Argentine-Pérou 1978, sous l’ombre du plan Condor

Nous l’avons vu, le Mundial 1978 en terre argentine représente un cas d’école en matière d’instrumentalisation politique du sport par un régime autoritaire. Sur la route de son succès sportif, l’Albiceleste a croisé le fer avec huit sélections. Malgré des matchs contre la France, l’Italie ou le Brésil, la rencontre la plus mémorable fut sans aucun doute le dernier match de la seconde phase de poules contre le Pérou. Un affrontement conclu par un large succès, et sur lequel plane le spectre d’un arrangement.

Non qualifiée en 1970 et éliminée en phases de poules lors de l’édition suivante, l’équipe d’Argentine est loin d’être une référence mondiale à l’orée de sa Coupe du monde. Depuis une finale mondiale disputée en 1930, l’Albiceleste n’a plus goûté au dernier carré de la compétition et reste sur deux éliminations consécutives au premier tour de la Copa América. Ainsi, les attentes placées sur la sélection argentine peuvent paraître déplacées au vu de son historique récent. Surtout, la première phase de poules octroie aux locaux un groupe loin d’être facile, avec la Hongrie, la France et l’Italie. Après une victoire acquise dans les dix dernières minutes face aux Magyars (2-1), les coéquipiers de Mario Kempes l’emportent sur le même score contre les Bleus, non sans un petit coup de pouce arbitral. Déjà qualifiés pour le second tour, les Argentins s’inclinent contre l’Italie (0-1), et termine deuxième de son groupe.

Résumé du match Argentine-France

La formule de l’époque est bien différente de celle que nous connaissons actuellement. Plutôt que de donner lieu à une phase à élimination directe, le second tour se présente sous la forme d’une deuxième phase de poules. Les sélections qualifiées sont réparties dans deux groupes de quatre équipes, dont les premiers accèdent à la finale. La deuxième place de l’Argentine en première phase lui permet d’éviter la RFA et les Pays-Bas, finalistes en 1974, mais pas son ennemi juré brésilien. L’Albiceleste doit également en découdre avec la Pologne, troisième quatre ans plus tôt, et le Pérou. Le pays hôte se défait aisément des Polonais (2-0) quelques heures après le triomphe de la Seleção sur le Pérou (3-0). Ces premiers résultats confirment les impressions initiales, à savoir un duel à distance entre les deux frères ennemis sud-américains. Leur confrontation directe accouche d’un score nul et vierge, laissant le suspense intact pour la dernière journée.

Et soudain, l’impossible se réalise…

Les deux équipes comptant 4 points, la qualification pourrait se jouer à la différence de buts. En résumé, l’équipe qui, du Brésil ou de l’Argentine, s’imposera avec la plus grande marge contre la Pologne ou le Pérou, accèdera à la finale. Le Brésil compte un but d’avance avant les rencontres (+3 contre +2). Or, à ce jeu-là, l’Albiceleste bénéficie d’un avantage qui s’avérera décisif : le pays hôte affronte le Pérou le 21 juin à 19h15, heure locale, soit après le match du Brésil, disputé à 16h45. Cet avantage lié à l’horaire change clairement la donne : au moment du coup d’envoi, l’Argentine a connaissance du résultat de la Seleção et, par conséquent, du nombre de buts à inscrire. La réclamation déposée par la Fédération brésilienne à l’avant-veille des matchs couperets pour que ceux-ci soient disputés en même temps n’aboutit pas. Et pour cause, la FIFA avance l’argument d’une planification de tous les matchs de l’Argentine en prime-time décidée avant le début du tournoi.

Suite à sa victoire 3-1 contre la Pologne, le Brésil porte sa différence de but à +5. L’Argentine doit alors l’emporter par au moins quatre but d’écart face au Pérou. Quart de finaliste du Mondial 1970 et vainqueur de la Copa América 1975, la sélection péruvienne est coriace. Après un premier tour brillant (cartons contre l’Écosse et l’Iran, nul contre les Pays-Bas), les Péruviens passent totalement à côté de la seconde phase. Ses deux défaites contre le Brésil et la Pologne l’empêchant de croire en une qualification pour la finale, c’est donc pour l’honneur que la sélection andine affronte le pays hôte.

Les Péruviens paraissent pourtant bien déterminés à jouer un mauvais tour à leurs adversaires, et se créent plusieurs situations dans les vingt premières minutes. Mais, étouffé lors de la seconde partie de la première mi-temps par des Argentins survoltés, le Pérou craque à deux reprises avant le repos. L’Albiceleste a rempli une partie du contrat à la pause (2-0), avant que Mario Kempes ne marque à nouveau au retour des vestiaires. Il ne reste plus qu’un but à marquer, et il intervient quelques instants après le troisième (4-0, 50ème). L’incroyable exploit qui se dessine devient réalité lorsque le pays hôte plante deux nouveaux buts pour s’imposer 6-0 et rejoindre les Pays-Bas en finale. Enfin l’Argentine a vaincu le signe indien et a l’occasion de remporter son premier titre mondial.

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Cependant, dès le lendemain, la qualification argentine est accompagnée de nombreuses controverses. Déjà amers après l’imbroglio autour de l’horaire du match, les Brésiliens ne décolèrent pas et accusent le Pérou de ne pas avoir joué le jeu. « Ils n’ont pas essayé et ont fait cadeau du match. Certains Péruviens n’ont aucun respect pour l’honneur du football », déclare le sélectionneur Claudio Coutinho. Si une partie de la presse auriverde – relayée par le roi Pelé – juge avant tout la Seleção comme principale fautive, cette large défaite du Pérou peut paraître suspecte. Lors de ses cinq premiers matchs, la Blanquirroja n’avait encaissé que six buts. À la veille du match, son sélectionneur indiquait son désir de « terminer ce Mondial en beauté et faire le spectacle ». Ainsi, rien ne laissait présager une telle déroute, et une partie des observateurs de l’époque cherchait une explication à ce résultat sensationnel.

Né en Argentine avant d’être naturalisé péruvien, le gardien Ramon Quiroga affiche alors le profil parfait du bouc-émissaire sur qui rejeter la faute. Doutant de son intégrité, de nombreux coéquipiers lui avaient suggéré, à quelques heures du match, de ne pas jouer pour ne pas attirer de soupçons. Pourtant, aucun des six buts n’a réellement été encaissé suite à une erreur manifeste du portier. « Je suis certain que quelqu’un a arrangé le match, même si je ne peux rien assurer », déclarera-t-il vingt ans plus tard dans un entretien pour La Nacion. « Des joueurs qui n’avaient jamais disputé un autre match ont joué. Gorriti, qui a offert le quatrième ou cinquième but, Manzo, Rojitas… ». 

De plus, le coaching opéré par le sélectionneur Marcos Calderon, qui décide de se priver de son meilleur joueur José Velasquez à la mi-temps, semble assez curieux. « Oui, on nous a poussés à perdre le match. Le gouvernement a fait pression sur les administrateurs de l’équipe, et les administrateurs ont fait pression sur les entraîneurs », appuiera le principal intéressé en 2012.

Derrière le grand Condor, Henry Kissinger

Si ces accusations autour de joueurs de la Blanquirroja demeurent invérifiables, le soupçon autour d’un match arrangé reste important. Pour le comprendre, il convient d’effectuer un tour d’horizon des gouvernements latino-américains dans les années 1970. Outre la junte de Videla en Argentine, la grande majorité des États de la région est entre les mains de dictatures militaires. Surtout, les dirigeants respectifs élaborent un plan minutieux leur permettant de mettre en commun leurs services de renseignements afin de traquer la moindre opposition politique. Baptisée « plan Condor », l’opération se déroule avec le soutien caché mais avéré des États-Unis, soucieux de faire respecter scrupuleusement la doctrine Truman (« endiguement du communisme ») par la doctrine Monroe (« l’Amérique aux Américains »). Les soupçons planant au-dessus des États-Unis sont d’autant plus forts que le pays est coutumier des interventions en Amérique Latine lors de la décennie – citons, entre autres, le soutien avéré de la CIA lors du coup d’État d’Augusto Pinochet au Chili en 1973. 

Carte des dictatures latino-américaines au XXème siècle (© Histoire)

Ainsi, dans un contexte d’étroite collaboration entre dictatures latino-américaines, Argentins et Péruviens prennent naturellement part aux hostilités. Si la présence de l’Argentine dans le plan Condor dès le début de la décennie est documentée, les premières traces de la participation du Pérou datent d’avril 1978, trois ans après l’arrivée du général Francisco Morales Bermudez au pouvoir. La coopération du pays est active, comme en témoigne un épisode désormais célèbre survenu en mai 1978, un mois avant la compétition. Le Pérou connaît alors une grave crise économique, et le régime militaire propose pour y faire face d’augmenter significativement le prix des produits de première nécessité. Cette mesure est très largement rejetée par la population, laquelle n’hésite pas à organiser d’importantes manifestations. La répression du mouvement est violente, et treize citoyens péruviens – journalistes et opposants politiques – considérés comme « moteurs » de la grève générale sont envoyés en Argentine dans un avion militaire. 

Ceux-ci restent enfermés plusieurs semaines au camp de Jujuy. La suite, Genaro Ledesma Izquieta, ex-sénateur péruvien qui faisait partie des treize prisonniers, la raconte pour Tiempo Argentino, en 2012. Selon lui, le gouvernement argentin se serait engagé à faire disparaître ces opposants… en échange d’une large victoire face au Pérou. Finalement rescapé, l’homme politique péruvien a témoigné quelques décennies plus tard dans le cadre d’une enquête judiciaire orchestrée par un juge argentin. Des déclarations qui accentuent un peu plus les suspicions autour de la rencontre. De plus, la même année, la Banque centrale argentine a contracté un emprunt important auprès de la dictature péruvienne, tandis qu’une cargaison de 14 000 tonnes de grain avait transité entre Buenos Aires et Lima. « Ces bateaux ont bien existé, mais ils étaient le fruit d’un accord ancien, sans lien direct avec le match en question », tempérait toutefois le journaliste argentin Ricardo Gotta au Monde en 2018.

En revanche, la présence d’Henry Kissinger dans les vestiaires du stade de Rosario, en compagnie du dictateur argentin Videla, permet une fois de plus de confirmer les soupçons d’arrangement. Secrétaire d’État américain sous les mandats de Nixon puis Ford, Kissinger représente la principale composante américaine du plan Condor. « Juste avant le match, Jorge Videla est entré dans les vestiaires nous saluer avec un groupe de personnes, dont Henry Kissinger », expliquait Juan Carlos Oblitas, attaquant péruvien, quelques années plus tard. Dans la même vidéo – disponible ci-dessous – M. Kissinger justifie sa présence parmi les joueurs du Pérou par une simple volonté d’encourager ces derniers. Cependant, une enquête réalisée par le site Papelitos démontre qu’Henry Kissinger était l’invité surprise du dictateur argentin pour ce Mondial. Un élément qui vient, une fois de plus, confirmer les soupçons autour de ce match… Et ce même si le secrétaire d’État américain admettra plus tard ne pas se souvenir de l’épisode.

En plus d’avoir très certainement servi la dictature argentine en permettant à l’Albiceleste d’atteindre une finale remportée contre les Pays-Bas (3-1), ce match a surtout signifié l’ouverture d’une plaie jamais vraiment refermée pour le Pérou. L’humiliation sportive subie en mondovision combinée à la recherche d’éventuelles taupes ayant accepté de truquer le match a divisé la sélection. « Aujourd’hui, aucun d’entre eux ne veut en parler, mais plusieurs joueurs ont vite été dans le viseur », confirmait le journaliste Ricardo Gotta. Éliminée au premier tour du Mondial 1982, la Blanquirroja a du attendre trente-six ans avant de renouer avec la Coupe du monde. Si les résultats récents de la sélection – qualification pour le Mondial 2018, finale de la Copa América 2019 – laissent présager un retour au premier plan, il ne semble pas usurpé d’affirmer que la réalité de ce 21 juin 1978, jamais vraiment dévoilée, représente une tache indélébile dans l’histoire footballistique péruvienne.

La multitudes de théories entourant cet Argentine-Pérou en font un cas d’école d’ingérence politique dans le football. Malgré certains témoignages et l’enquête réalisée par le juge argentin Norberto Oyabide en 2012, l’absence de preuves écrites et le silence des principaux acteurs de l’épisode ne permettent pas d’apposer une preuve irréfutable de corruption. Et ce en dépit du score fleuve, du comportement étrange de certains joueurs péruviens et surtout du contexte politique latino-américain de l’époque. En revanche, les jugements récents des dirigeants alors au pouvoir dans les dictatures de la région représentent de véritables avancées pour les familles des milliers de victimes. En juillet dernier, l’Italie a condamné l’ex-président péruvien Francisco Morales Bermudez (98 ans) à une peine de prison à perpétuité, en compagnie de 23 autres militaires. Emprisonné en 2012, le dictateur argentin Jorge Videla est quant à lui décédé en 2013.

Elio Bono

Papa de la famille FootPol. Amateur d'Italie, de bonne nourriture, de balle ovale et d'Espagne.

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