Les footballeuses des IEP « se lèvent et tirent »

Elles ont décidé de libérer leur parole. Le dimanche 3 mai, des étudiantes de différents Sciences Po ont publié un communiqué dénonçant des comportements et violences sexistes subies dans le cadre de la pratique du football universitaire. Immédiatement, l’initiative a été commentée et partagée au sein des réseaux des IEP (Institut d’Étude Politiques, également connus sous le nom de Sciences Po). Enquête.

« On se lève et on tire ». C’est par cette formule, indéniablement inspirée par la tribune de Virginie Despentes publiée dans Libération après la récompense décernée à Roman Polanski aux Césars, que le collectif « Carton Rouge » a démarré son communiqué partagé sur différents groupes étudiants. L’objectif ? Mettre en lumière le sexisme régnant dans le football universitaire, et notamment au cours de rencontres sportives disputées par les équipes féminines de chacun des différents IEP (Aix-en-Provence, Bordeaux, Lille, Lyon, Paris, Rennes, Saint-Germain-en-Laye, Strasbourg et Toulouse). Très souvent, en sortant de leur cadre d’étude pour, par exemple, s’entraîner, ces footballeuses subissent des remarques, voire des agressions, sous l’unique prétexte de leur pratique du sport.

Une cinquantaine de témoignages en trois jours

Un mouvement massif qui n’a pas connu pour point de départ un événement précis. « Pendant le confinement, une conversation s’est créée avec un maximum de footballeuses de tous les IEP, explique Julie Tatin, l’une des étudiantes à l’initiative du collectif*. Le but était de faire des projets ensemble et de créer une cohésion ». Très rapidement, l’objet de la discussion groupée a quelque peu dévié pour se centrer vers un vécu commun à toutes : le sexisme lié à leur pratique du football. Ainsi, l’idée de créer un document anonyme rassemblant un maximum de témoignages du genre a vite germé. Et le « succès » de l’initiative est sans appel, puisqu’en à peine trois jours de partage sur les réseaux sociaux, Carton Rouge recense plus d’une cinquantaine de récits, qui dépassent largement le cadre du football. En effet, une grande partie de la quinzaine de sports proposés au niveau universitaire est touchée.

Concrètement, ces actes sexistes se traduisent sous de nombreuses formes. Si ceux-ci peuvent épisodiquement émaner d’autres étudiants, les cas qui nous sont parvenus en rapport avec le football concernent des éléments extérieurs au monde universitaire. « Cela vient de passants, d’entraîneurs d’autres équipes ou d’arbitres qui rigolent en nous voyant jouer », explique Jeanne Cérin, coach de la section football d’un IEP. « Ce sont des remarques désobligeantes, des attitudes paternalistes de la part des hommes, voire des rires moqueurs. Parfois, des arbitres ne nous prennent pas au sérieux parce qu’on est des filles », complète Julie Tatin. Des propos qui marquent le quotidien de ces footballeuses, et qui ne surprennent absolument pas Veronica Noseda. Secrétaire générale de l’association « Les Dégommeuses » luttant contre les discriminations dans le football, cette dernière témoigne : « Chaque semaine, des hommes supportent mal le fait de voir des femmes sur un terrain de foot, et c’est vrai dans tous les milieux sociaux et enceintes sportives ». 

Le logo du collectif (© Carton Rouge)
« Je vais vous saigner »

En plus d’actes implicites, il arrive parfois d’observer des actes directement assumés. « Par exemple, une coach est arrivée sur un terrain, et le responsable d’une infrastructure n’a pas voulu lui serrer la main de manière naturelle parce que c’était une fille », explique Julie Tatin. Ou encore lorsque les footballeuses doivent se battre pour conserver le carré d’herbe qui leur est pourtant alloué par la municipalité. « Quand on arrive à l’entraînement le soir, il y a un groupe de garçon qui s’entraîne sur notre terrain. Ils ne le libèrent pas spontanément, je suis toujours obligée d’aller les voir pour le leur demander. Je ne suis pas sûr qu’ils se permettraient ça avec une équipe masculine », indique Jeanne Cérin. Des coachs adverses qui ne serrent pas la main aux femmes, des responsables de complexes sportifs qui demandent à voir « le vrai coach masculin » ou des remarques de spectateurs sous fonds de « french-cancan sur le terrain » rythment leurs entraînements. Jusqu’à atteindre des cas, certes épisodiques mais bien avérés, d’intimidations physiques. Dans ce sens, un des messages récoltés anonymement par Carton Rouge laisse transparaître une rare violence : 

« Quatrième entraînement de rugby de l’année. En rentrant en groupe à 22 heures, un homme alcoolisé nous prend à partie dans le métro devant une dizaine de personnes. Il nous insulte en raison de nos tenues et nous menace de mort : « je vais vous saigner ». Personne n’intervient. Je n’ai plus jamais repris le rugby ».

« Tu ne te sens pas forcément plus légitime qu’un mec »

Ce type de menaces revient à plusieurs reprises parmi la cinquantaine de témoignages recueillis, rappelons-le, en moins de trois jours. Parallèlement à cette scène du métro, des membres d’équipes de pom-pom girls sont accueillies par des graffitis « pom-putes » et des footballeuses reçoivent naturellement des crachats sur leur chemin les menant au stade. Ou quand rejoindre son terrain de sport, lieu censé être source de créativité et d’épanouissement, se transforme rapidement en enfer.

Exemple de violence subie par une footballeuse (© Carton Rouge)

En outre, ce sentiment d’être infantilisée, dévalorisée et délégitimée dans sa fonction de sportive représente une constante au fil des témoignages. « Tu fais face à un déficit de légitimité personnelle, développe Jeanne Cérin. Toi-même, tu ne te sens pas forcément plus légitime qu’un mec. Tu sais que tu n’as pas autant d’années de foot, et en plus de ça, on vient te le rappeler constamment par ces remarques, ces propos, ces moqueries ».

Dès lors, comment tenter de changer ces comportements ? « Ce n’est pas forcément en changeant les mentalités des gens qui tiennent ce genre de propos, continue l’étudiante. Ils ont déjà intégré ce système. Pour moi, l’enjeu est dans la valorisation du football féminin en dénonçant ces pratiques ». Un son de cloche complété par sa camarade Julie Tatin : « Le but premier de Carton Rouge, c’est de dénoncer les discriminations et leurs conséquences, et de faire en sorte qu’il y ait une vraie prise de conscience de la part des lecteurs et lectrices d’une réalité souvent sous-estimée ». De fait, le crédo pourrait se résumer en deux termes, dénoncer et jouer. « C’est comme ça qu’on luttera contre le sexisme : montrer qu’on est là et qu’on a toute notre légitimité pour prendre notre place qui nous revient », ajoute Jeanne Cérin. 

En mentionnant fièrement les projets développés depuis plusieurs années (« un tournoi à Clairefontaine, contre des sélections nationales »), les footballeuses-étudiantes semblent sur la bonne voie dans leur quête de reconnaissance, en dépit des réflexions subies. Un changement de mentalité s’observe ainsi, dans le sillage de la médiatisation de la Coupe du monde 2019 organisée en France. « Ce n’est pas un événement ponctuel qui va tout bousculer, mais cela a donné un coup de pouce à une visibilité du football féminin, conclut Veronica Noseda des Dégommeuses. C’était une Coupe du monde très politique, avec la figure de Megan Rapinoe, et cela contribue au changement ». Le combat pour une reconnaissance du « football d’en haut » par la société française s’effectue en collaboration avec des acteurs solides (FFF, Canal +), et la médiatisation croissante des rencontres internationales ou de D1 Arkéma apporte inéluctablement une légitimité au sport féminin. Reste, désormais, à activer d’autres leviers pour étendre la reconnaissance du football féminin à ses catégories amatrices et à ses pratiquantes non-licenciées mais passionnées.

* Carton rouge est un collectif mené par plusieurs étudiantes : Lucy Bartz, Clémence Marconnet, Malou Moreau, Justine Defosse, Emma Amasson, Emma Nougarede et Julie Tatin.
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Elio Bono

Papa de la famille FootPol. Amateur d'Italie, de bonne nourriture, de balle ovale et d'Espagne.

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