De l’importance de chérir notre Coupe de France

Le dimanche 5 janvier, le Paris SG s’est déplacé sur la pelouse du club francilien de Linas-Montlhery (Régionale 1, 6e division), qui malgré sa demande, n’a pas « reçu » le champion de France en titre au Parc des Princes. Si ce refus a été motivé par la tenue le même soir du « clasico » du (sic) rugby français entre le Stade Français et Stade Toulousain à Jean-Bouin – qui colle le Parc, la tradition de la Coupe de France a sans doute acquiescé d’un discret hochement de tête qui nous a pour la plupart échappé. Pourquoi ? Ne leur en déplaise, après les fêtes de fin d’année, les professionnels doivent accepter de fouler des pelouses hostiles en mauvais état et composer avec l’agressivité de joueurs amateurs revanchards, ayant souvent fréquenté, sans succès, les mêmes centres de formation que les professionnels.

Sans tomber dans les images d’Épinal de la Coupe de France, tentons de retrouver ses origines si particulières, qui la rendent aussi atypique qu’incontournable dans un pays qui d’éléments de continuité lui donnant une légitimité footballistique.      

La Coupe de France, une transposition symptomatique de l’anglophilie de l’époque : une tradition « importée » (Paul Dietschy)

La Coupe de France naît en 1917 au cours de la Grande Guerre, mais surtout, dans les derniers moments de l’économie-monde britannique, qui a, en moins d’un siècle, imposé son modèle, du moins aux élites. L’anglophilie est à la mode. L’agence britannique Thomas Cook, qui s’est récemment déclarée en faillite, contribue alors à l’essor du tourisme, tandis que les parties de whist et de bridge ne sont pas encore des domaines réservés des maisons de retraite. De son côté, le football n’échappe pas à l’anglophilie internationaliste. Il s’exporte en « VO » de la couronne. Comme l’illustre le fait que, malgré leurs différences de nationalités, les joueurs des White Rovers de Paris ne parlent qu’anglais entre eux. Le football concerne alors quasi exclusivement une certaine élite économique.    

Le roi d’Angleterre George V présentant le trophée de la Cup en 1914 ( © Wikipedia)

À contre-courant de cette culture élitaire du football, la Football association, constatant la démocratisation de la pratique, lance la Cup lors de la saison 1871-1872. À cette période, les idées reçues ont encore la tête dure : les classes laborieuses sont toujours assimilées à des classes dangereuses, notamment à cause des débordements qui ont lieu dans certains stades à la suite d’une contre-performance de l’équipe hôte ; le fair play est seulement l’apanage des classes aisées des public schools britanniques. Au début du XXe siècle, les mœurs se civilisent et cette violence tend à diminuer – même si elle reviendra sur le devant de la scène au moment de la libéralisation thatchérienne qui désagrègera la classe ouvrière.

Symbole de consensus national et de pacification sociale, le roi George V se rend à la finale de Cup de 1914. Dès lors, la « tradition inventée » de la présence du souverain à la finale s’implante par une synergie entre histoire anthropologie. Le présent ethnographique – la présence du roi à la finale, est historicisé pour qu’il constitue un fait ancestral. La volonté est d’instaurer des éléments de continuité dans le contexte social mouvant de la modernité industrielle. Il y a alors du bon à instaurer ces éléments de continuité, qui permettent d’abonder dans le sens d’une civilisation des foules qui commence à s’opérer. 

La Cup est une fête de la couronne. De l’autre côté de la Manche, pourquoi ne pas faire de même pour créer une fête, non pas royale car la France a mis près de 100 ans pour éloigner le spectre monarchique, mais républicaine ?

Coupe de France, contexte national : mettre fin à une querelle de chapelles

La Coupe de France n’est pas seulement liée à la fascination de l’hégémonie britannique décrite ci-dessus, mais également à la Première Guerre mondiale, l’imaginaire du « footballeur soldat » (Alfred Wahl) et à l’enracinement des idées nationales et républicaines en France, avec l’instauration difficile de la IIIe République.

Alors que le pays est encore en guerre, la première édition de la Coupe de France a lieu en 1917. Soit une période qui correspond, comme aujourd’hui d’ailleurs, à la création de sentiment national entre des individus qui n’objectivent que peu, ou pas du tout, leurs ressemblances ; il faut donc les exagérer, voire en créer certaines. L’invention de la tradition est un oxymore très en vogue dans des contextes où l’on essaie de joindre des populations qui n’avaient que très peu en commun. Le principe ? Forger rapidement des traditions pour ensuite les présenter comme anciennes. Les exemples ? Pendant l’entre-deux-guerres, les matchs de coupe sont l’occasion de commémorer les morts du dernier conflit. Le sentiment national est ici imbriqué ; elle est souvent surnommée la « fête nationale du football français » en référence au 14 juillet.

 En s’implantant dans le paysage sportif français, la Coupe de France symbolise et consacre un consensus péniblement atteint, entre cléricalisme et républicanisme. Lorsque le football commence à se développer en France, les différentes associations jouent des coudes pour pouvoir mettre le grappin sur l’objet naissant, que cela soit l’Union des sociétés françaises de sports athlétiques (USFGSA), la Fédération gymnastique et sportive des patronages de France (FGSPF, tendance cléricale) ou la Ligue de football association (LFA). La Coupe de France est symptomatique des clivages et des paradoxes qui traversent la France d’alors, entre urbain et rural, laïque et catholique ou ouvrier et bourgeois…  

Finale de la Coupe de France de football, 3 mai 1936 : présentation des joueurs du Football Club Olympique de Charleville au Président de la République Albert Lebrun. Le capitaine du FC Olympique de Charville n’est qu’autre que Helenio Herrera, l’inventeur du catenaccio
(© archives départementales des Ardennes).

La deuxième étape de la transposition britannique est la présence du chef d’État. C’est chose faite dès 1927 : Gaston Doumergue ouvre le bal, sa présence offrant un des moments de communion nationale que recherche la IIIe République, avec un protocole calqué sur celui de la FA Cup : stade aux couleurs du drapeau, présentation des joueurs au président, fanfare jouant l’hymne national. Ces traditions inventées sont plus pertinentes pour les communautés nationales que les groupes particuliers, même si cela ne va pas sans susciter les sarcasmes de certains organes de presse ancrés à gauche, comme Le Populaire ou l’Humanité qui méprisent un sport bourgeois valorisé dans une république bourgeoise. Qu’elle soit ancienne ou inventée, les socialistes et les communistes garderont leur hostilité à toute tradition, alors que l’Angleterre, moins soumise à ces idéologies naissantes, est plus encline à les accueillir et à les intérioriser. Outre ces tacles journalistiques, la Coupe de France est un vecteur de valorisation du travail et de la persévérance dans une société française où les classes moyennes, socles de l’enracinement républicain, commencent à constituer un enjeu sociologique, donc politique, des reconfigurations qui traversent la population. 

Marquant le début de la domination définitive du football association sur le football rugby, la Coupe de France connaîtra bien plus de succès que ses homologues allemande, la Kronprinzpokal en 1909, ou italienne, la Coppa Italia en 1922, lancées à la même époque. Sans atteindre les chiffres outre-Manche où le Crystal Palace accueille près de 100 000 personnes, l’affluence des finales de Coupe de France, environ 8 000 spectateurs pour la deuxième édition à Colombes, dépasse systématiquement celle des finales de championnat de France. L’engouement populaire et médiatique n’ira malheureusement pas de pair avec réussite sportive pour l’équipe de France, encore abonnée à la « glorieuse défaite » qui ne la quittera qu’à partir des années 80, avec les réussites de l’Euro 1984 et de la Coupe du monde 1998. Celles-ci marqueront, entre autres, la réussite du travail de Georges Boulogne, premier directeur technique national français entre 1879 et 1982, à la structuration de la formation des joueurs français.

Inculcation du sentiment national avec ses déclinaisons typiquement françaises

La Coupe de France a connu le format des matchs aller-retour, aussi spectaculaire entre deux équipes similaires que déséquilibré entre des équipes aux niveaux opposés, mais est rapidement revenue à un format d’élimination directe, retrouvant ses origines républicaines d’égalité des chances. Elle est, encore aujourd’hui, la coupe démocratique par excellence, dans laquelle le petit peut crânement jouer sa chance face au gros. Dans un pays encore foncièrement jacobin, que demander de plus qu’un duel entre le David « rural » et le Goliath de la capitale « PSG », qui, même avant l’ère QSI, suscitait des torrents de haine dans chaque stade de province dans lequel il se rendait ?

Mais le format de la rencontre ne fait pas tout. Le lieu compte et participe, plus encore, à la « fête » que doit être une rencontre entre un club professionnel et un club amateur. À cet égard, la règle disposant qu’à deux divisions d’écart le plus petit club reçoit, que les amateurs de Linas-Montlhery ont essayé de contourner, participe grandement à cet esprit « Coupe de France » qui tente de remettre ne serait-ce qu’un peu la « glorieuse incertitude » du sport, honnie par l’économisme dominant. Dans l’esprit de cette règle, la coutume veut que le club professionnel laisse sa part de la recette du match au club amateur.

Certains vont même plus loin, comme lors de la finale 2001 quand Mickaël Landreau, alors gardien et capitaine du FC Nantes, invite son homologue amateur de Calais (voir photo ci-dessus), qui s’est héroïquement hissé jusqu’en finale, à venir soulever le trophée avec lui. Une image que l’on ne verra pas en Coupe de la Ligue, dont l’élitisme affiché – organisée par la Ligue, donc seulement réservée aux clubs professionnels – ne l’a pas empêchée d’être une victime collatérale du succès continu de la compétition centenaire depuis 2017. Créée en 1994, elle faisait suite à une idée de Noël Le Graët, alors dirigeant de la LFP, qui souhaitait vendre davantage de droits aux diffuseurs. Après 26 éditions, sa suppression a été votée par le conseil d’administration de la LFP à partir de la saison 2020-2021. En plus d’alourdir le calendrier déjà chargé des équipes professionnelles, la Coupe de la Ligue n’a pas créé la ferveur espérée. Elle ne manquera pas à grand monde.

Au-delà du terrain, la Coupe de France perpétue, qu’on le veuille ou non, son caractère national avec la présence à chaque finale au Stade de France du président de la République. Elle est même politique quand en 2002, le regretté Jacques Chirac décida de quitter son siège lorsque les supporters bastiais eurent copieusement sifflé la Marseillaise, un épisode sur lequel nous étions revenus lors du décès de M.Chirac. Enfin, à l’ère des ligues fermées plus ou moins implicites, la plus démocratique des compétitions, avec un cahier des charges très atteignable – plus que celui de la Ligue 2 pour Luzenac en 2014 – et des tours préliminaires commençant un mois avant la finale de la dernière édition, est un repère parmi les derniers des mohicans d’un football accessible en clair et proche de celui pratiqué chaque week-end sur des milliers de terrains en France.  

« Les chèvres de M. Seguin sont certes condamnées à être mangées. Mais en Coupe de France, il est des chèvres qui mettent en déroute plusieurs gros loups avant d’abaisser leurs cornes et de toucher de leur barbichette l’herbe du pré » (Livre d’or de la Coupe de France, 1936).  

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