La « Guerre du Football » : El Salvador-Honduras (1969)

Il y a 50 ans, le 8 juin 1969 à Tegucigalpa, le premier acte d’une rencontre à la portée tristement unique dans l’histoire du football se déroule entre le Salvador et le Honduras, pour l’obtention d’un billet de la zone CONCACAF en vue du mondial mexicain. Cette rencontre entre deux voisins belligérants partageant une population métissée ainsi que de nombreux traits culturels voit le jour sur fond de tensions diplomatiques marquées d’une irascible escalade de menace et de violence.

 

Années 60 : de l’exode aux persécutions, quand le sort des travailleurs salvadoriens scelle l’horizon d’une guerre inéluctable

 

Le « petit » Salvador, dont la superficie est réduite à 23 000 km², subit depuis le début du XXème siècle l’émigration des paysans pauvres vers les terres du voisin hondurien, celles-ci s’étalant sur une surface de 120 000 km². Cet antagonisme démographique s’accompagne d’un écart conséquent des niveaux de vie au sein de ces sociétés voisines d’Amérique centrale. De facto, dans les années 60, près de 2% de la population possède 60% des terres, sachant que la majorité des exploitations n’excède pas la surface d’un hectare. L’inégale répartition des terres, couplée à la mainmise d’une oligarchie anémiant les velléités paysannes, périclite la condition paysanne locale, à l’heure où « 14 familles » (thèse contestée) des hautes strates s’accaparent les ressources et s’attachent à consolider l’assise des élites sur le pays. L’exode forcé des paysans Salvadoriens vers le Honduras (et désiré par les propriétaires, non enclins à voir grandir le risque d’une réforme agraire remettant en cause leur suprématie sur les terres salvadoriennes) se catalyse autour des milieux urbains (la capitale Tegucigalpa passe de 28 000 habitants en 1961 à 350 000 en 1969) et des périphéries rurales, dont les terres sont notamment optimisées pour la culture de la banane. En juin 1969, à l’aube de la tenue de la rencontre, on dénombre ainsi près de 300 000 paysans salvadoriens (équivalent à 10% de la population du Honduras) exploitant des terres honduriennes. La réforme agraire entreprise l’année précédente (salutaire aux grands propriétaires, dont l’entreprise américaine United Fruit Company, assujettissant 10% des terres cultivables) délégitime les travailleurs salvadoriens, mis sous pression par la FENAGH (Federación Nacional de Agricultores y Ganaderos de Honduras) et considérés malgré eux comme un enjeu politique crucial pour les dirigeants des pays attenants. Au sommet de l’État hondurien, le caractère officieux du labeur (des occupations illégales de terres au sud du pays ont été relevées) et la large présence des immigrés provoquent le courroux du général Arellano et sa fibre nationaliste.

 

Assisté d’une presse propagandiste à sa main, le général Oswaldo López Arellano (au pouvoir depuis 1963 à la suite d’un coup d’État) diffuse un sentiment xénophobe menant à des premiers heurts néanmoins contenus par l’intervention diplomatique des États-Unis. Les immigrés sont diabolisés, accusés de menacer le marché local du travail. À cela s’ajoute un courant promu par un pan de la classe politique prêtant aux normes régies dans le cadre du MCCA (Marché Commun Centraméricain, inauguré en 1962 par les États-Unis afin d’entraver l’expansion de la révolution cubaine) des « vertus » préjudiciables. Si le MCCA a permis l’autonomisation des deux pays vis-à-vis des États-Unis, les interconnexions commerciales soumises par le Traité de Managua (permettant la création d’une zone de libre-échange, à l’abri d’une extraversion économique synonyme de dépendance aux capitaux étrangers) ont provoqué l’aversion du peuple hondurien. Lésée par un marché commun profitant davantage au Salvador industrialisé et porté par l’opulente exportation du café (ressource nationalisée), l’économie hondurienne s’essouffle, poussant le pouvoir à trouver des coupables. Palliant l’impopularité chronique du général Arellano, le virage xénophobe pris par les responsables honduriens mène à la construction d’un « racisme anti-salvadorien » (le Salvadorien est assimilé à un « voleur » accaparant les terres et les petits métiers des Honduriens) gagnant les rues et causant la maltraitance et l’expulsion de plusieurs milliers d’immigrés.

 

Toutefois, il est nécessaire de s’éloigner du biais cognitif établissant un consensus indexé à un courant xénophobe au sein du Honduras. Si le dirigeant Arellano use du ressentiment salvadorien dans un but politique, c’est avant tout une parade aux multiples manifestations étudiantes et syndicales menaçant son pouvoir, moins (mais aussi) par désir de mener une guerre contre son voisin salvadorien. La précarité touche tous les secteurs d’une société hondurienne rendant une pâle copie face au Salvador industrialisé, illustrée notamment par le fort taux d’enfants déscolarisés (40%) et les moyens limités des services hospitaliers.

 

Le football, de la toile de fond aux élans de fierté nationaliste à catalyseur d’un conflit armé

 

La haine gagne les deux camps, les presses désinforment et enflamment les foules : nous sommes début juin 1969 et le climat est anxiogène au possible. Les exactions perpétuées par le gouvernement hondurien trouvent un écho d’autant plus fort chez son voisin que les deux pays s’affrontent pour une place en finale des qualifications au mondial 1970 face à Haiti, le vainqueur de celle-ci décrochant son billet pour le Mexique. À l’approche du match aller disputé à Tegucigalpa, les rodomontades laissent place aux menaces armées et aux complaintes à l’OEA (Organisation des États Américains). Si le casus belli du conflit ne se formalise pas nécessairement autour de la rencontre (les tensions sont telles que le moindre prétexte suffit à lancer les hostilités), le célèbre reporter et écrivain polonais Ryszard Kapuściński (qui a popularisé le terme de « Guerre du football » en référence à ce conflit) soutient en sa qualité de témoin des événements (dans son ouvrage « La Guerre du foot ») une utilisation notable du Beautiful Game, cristallisant l’animosité et les rancœurs responsables et genèses d’une déclaration de guerre inévitable.

 

Un match dans un contexte tendu : « Guerre footballistique. Le Salvador et Honduras cherchent leur qualification » (© globoesporte.globo.com)

 

Le 8 juin, le match aller voit les locaux l’emporter 1-0 à Tegucigalpa, bien aidés par une apathique équipe salvadorienne, chahutée la veille et privée de sommeil par les huées des supporters honduriens restés postés devant leur hôtel toute la nuit. L’expulsion de 500 familles salvadoriennes et cette défaite aux airs de drame national eurent raison de la jeune salvadorienne Amelia Bolanios, dont le suicide instrumentalisé par le pouvoir salvadorien provoqua une hystérie hostile aux honduriens. Le quotidien El Nacional écrit à ce propos que « la jeune fille n’a pu supporter que la patrie soit mise à genoux« . La vendetta est actée. Une semaine plus tard, le 15 juin à San Salvador, les rôles s’inversent et les protagonistes honduriens subissent les foudres des locaux. L’hôtel des joueurs honduriens est incendié par des supporters, qui ne se priveront pas de ruiner la nuit de l’équipe visiteuse transférée dans un autre hôtel. À l’instar du match aller, une équipe surclasse l’autre (3-0 pour le Salvador), privée de sommeil et plombée par le chaos ambiant. Cette manche retour fut le théâtre de multiples débordements causés par des groupuscules nationalistes, au sein de l’enceinte sportive mais également en dehors, malgré l’important dispositif militaire mis en place pour l’occasion. Bilan des heurts : 2 morts dans les rangs honduriens. Si un troisième match décisif d’appui doit être joué en terrain neutre (la différence de but n’est pas comptabilisée), la tragique nouvelle de la disparition des deux supporters provoque un séisme au Honduras, dont les victimes collatérales sont les travailleurs salvadoriens. Ces derniers subissent un véritable lynchage orchestré par la presse, mené par des milices (telles que la Mancha Brava) et supporté officieusement par le pouvoir local.

 

De la fièvre des tribunes au bruit sourd des balles

 

Dans un contexte dystopique où la haine guide les pensées et les actes, les protagonistes du terrain vert ne se rendent pas compte de la portée des événements et des conséquences induites par une défaite qui traumatiserait tout un peuple. La date est fixée, le match d’appui se jouera le 28 juin 1969 à Mexico. Au préambule de cette journée historique, le Salvador rompt officiellement ses relations diplomatiques avec son voisin, dont il se plaint auprès de l’OEA. Si le président salvadorien Fidel Sánchez Hernández n’était pas le plus emballé à l’idée d’entamer un conflit armé, les militaires salvadoriens se chargèrent d’exercer une pression telle que le dirigeant ne put s’empêcher de risquer de subir un coup d’État. Le 27 juin, le Salvador s’impose 3-2 en prolongation et se qualifie pour la finale mais les joutes du terrain se poursuivent aux abords du stade, où les affrontements, les émeutes, les violences et les victimes s’amoncellent.

 

Célébrations de l’équipe salvadorienne après la victoire aux prolongations (3-2) en match d’appui contre le Honduras (© spiegel.de)

 

 

 

Suite à la rencontre, entre escarmouches proches de la frontière hyperbolisées par la presse et recrudescence du nombre de Salvadoriens expulsés, la tension culmine à un point décisif de non-retour. Le 14 juillet 1969, le Salvador ouvre les hostilités par l’intermédiaire d’une bombe larguée sur la capitale hondurienne par un avion militaire. S’ensuivirent 4 jours (d’où l’appellation de « Guerre de Cent Heures ») marqués par une percée de l’armée salvadorienne sur plus de 8 km dans les terres honduriennes. L’aviation hondurienne et la pauvreté militaire de l’armée salvadorienne endiguent cette guerre et garantissent des hostilités très brèves. Le conflit éclair prend fin le 19 juillet sous la pression de la communauté internationale et de l’OEA, finalement encline à se départir de son mutisme, exhortant le Salvador à rapatrier ses troupes en échange d’un arrêt des persécutions. Le conflit mettait en péril un enjeu commercial majeur sur le continent américain : la route panaméricaine et les échanges entre le Nord et le Sud du continent.

 

Une d’El Diario de Hoy du 17 juillet 1969, quotidien du Salvador : « Le Honduras confirme l’avancée (militaire) salvadorienne » (© elpulso.hn)

 

Le bilan de la guerre est sans appel : environ 3000 pertes, sans compter les blessés et les dizaines de milliers de salvadoriens contraints à un retour forcé. Le tout en quatre jours, sous le regard de l’OEA dont la discrétion lors du conflit interroge, surtout au vu de la proximité géographique des belligérants vis-à-vis des États-Unis. Les tensions perdurent jusqu’en 1980, date de la signature d’un traité de paix. Pendant plus de 10 ans, le gouvernement hondurien opère un embargo commercial envers le Salvador, privé d’accès à la route panaméricaine, principal axe de transports de marchandises sur l’isthme.

 

La « Guerre de Cent Heures » est un parfait exemple de l’importance du football et des réactions qu’il suscite chez les foules d’Amérique Latine. La fierté assimilée à un maillot, à une culture et les sentiments décuplés par un simple enjeu sportif octroient au football son titre d’outil politique. Si son potentiel nationaliste est un vecteur cher aux dictateurs latino-américains du 20ème siècle, il faut néanmoins relativiser son impact sur un conflit dont les causes remontent au cas sensible des immigrés salvadoriens. L’appellation « Guerre du foot », maladroite au vu de son rôle mineur, permit d’exporter la mémoire de ce triste événement et de cet antagonisme, portés par l’écho universel du football.

 

 

 

Remerciements : Nicolas Cougot (Lucarne Opposée)

 

 

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Amaury Erdo-Guti

Grand frère de la famille FootPol. Tendresse et passion rythment ma plume de Paris à la Pampa

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