La « Vinotinto », chantre de l’espoir vénézuélien, usé d’être l’objet de politisation

Un pays meurtri d’un héritage chaviste porté par le rigide Nicolás Maduro voit la crise politique, économique et sociale ruiner l’espoir de millions de citoyens vénézuéliens. L’exode forcé de la population (ils sont 4,3 millions à avoir quitté le pays depuis 2015 selon l’ONU) ou l’adhésion à la coalition anti-Maduro menée par Juan Guaidó fragilise le pouvoir en place. Les exactions commises par le gouvernement contre la population atteignent des sommets inédits : près de 18 000 Vénézuéliens ont été massacrés par les forces armées depuis 2016. Si la justice pour les victimes et leur famille ne sera pas rendue par le pouvoir local, un vote a fait germer l’espoir de faire la lumière sur les abus des forces de l’ordre, les FAES (les forces armées spéciales) en tête. Le 27 septembre dernier à Genève, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU s’est mis d’accord sur la mise en place d’une mission internationale au Venezuela. Le caractère urgent de cette décision corrèle avec l’escalade de violence menée par les FAES, usant de l’instabilité chronique du pays pour organiser une répression brutale. La théâtralisation de ses exécutions extrajudiciaires choquent, même pour un pays rompu à la pratique, et ce bien avant l’avènement du chavisme. Le Venezuela détient le record absolu de victimes en Amérique Latine, bien aidé par les milices, la police criminelle et la garde nationale. Le lien étroit entre les FAES et Maduro tend à interpréter les commentaires élogieux (« Vive les FAES » clamé par le chef de l’État lors d’une remise de diplômes à l’école de police en juillet) de ce dernier pour les forces armées spéciales comme un aveu, celui de reconnaitre implicitement les actes et les crimes commis.

La Vinotinto : une lueur coruscante en plein chaos

Le chaos ambiant tranche avec les résultats historiques enregistrés par la sélection vénézuélienne, découlant d’un processus de professionnalisation du football entamé à l’aube du millénaire. Si la moitié de l’effectif joue et habite en Europe, les proches des joueurs, restés au pays, alertent par leurs témoignages sur le sort de leurs concitoyens. La politique est alors un sujet de discussion majeur au sein du vestiaire de la Vinotinto (surnom donné à la sélection vénézuélienne, en référence à la couleur bordeaux du maillot) . Le consensus est de mise et les footballeurs les plus emblématiques (le capitaine et joueur du Torino Tomás Rincón en tête) n’hésitent pas à critiquer le pouvoir en place via les réseaux sociaux. Cet engagement éveille chez les opposants aux héritiers de la révolution bolivarienne l’espoir autour d’une sélection porteuse de brillantes performances (quart de finaliste des deux dernières éditions de la Copa América) d’endiguer la crise actuelle. La popularité de la Vinotinto est également un potentiel vecteur de propagande pour Maduro et le courant chaviste.

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Vergonzoso cruel e inaceptable. 💔🇻🇪

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Tomás Rincón condamnant la répression du pouvoir vénézuélien lors des manifestations de « La Salida » (lors de l’été 2017), notamment causées par la pénurie des biens et l’inflation (© Instagram/Tomás Rincón)

Fernando Aristeguieta, ex-attaquant du F.C. Nantes exilé au Mexique, explique lors d’un entretien pour So Foot la dimension universelle de la sélection au Venezuela, dépassant tous les antagonismes politiques et culturels afin d’unir tous les citoyens autour d’une même cause. Selon lui, « la sélection était le trait d’union entre tous les Vénézuéliens ». Il poursuit : « le seul [trait d’union, ndlr] probablement qui rassemblait tout le Venezuela comme pays, apportait de la joie à tous, toutes couleurs politiques confondues ». Ce témoignage de l’international vénézuélien confirme le statut à part d’une équipe échappant aux clivages politiques mais dont les convoitises de politisation n’ont de cesse de croître.

Si une corrélation peut être établie entre les résultats probants de la Vinotinto et le désir d’évacuer la détresse palpable du peuple le temps d’une rencontre, la réussite des hommes de Rafael Dudamel surprend tant le contexte au Venezuela suffirait à submerger l’équilibre d’un groupe.

Un potentiel outil politique convoité par les leaders locaux

Il suffit pourtant d’une intrusion des responsables politiques du pays dans les affaires communes pour faire monter au créneau le sélectionneur de la Vinotinto. Déjà agacé de la « politisation » dont a fait l’objet la sélection en mars dernier après la visite d’un proche de Juan Guaidó, le sélectionneur voit pleuvoir les louanges de Maduro en juin dernier suite à l’honorable parcours en Copa América, achevé par une défaite en quart face à l’Albiceleste. Le dirigeant s’approprie le succès populaire d’une sélection qu’il félicite pour « avoir redonné de l’espoir à la patrie ».

Les tentatives de « politisation » ne sont pas anodines, en atteste l’engouement sur les réseaux sociaux ou dans les rues pour les héros du rectangle vert. Un enjeu clé, que Guaidó ne put s’empêcher de contester à Maduro, en mars dernier. Après une victoire remarquée en Espagne lors d’un match amical face à une Argentine au complet, Dudamel dénonce la visite du nouvel ambassadeur du Venezuela, fraichement nommé par Juan Guaidó. Selon le sélectionneur, cette rencontre entre les joueurs et l’ambassadeur (Antonio Ecarri) n’est que d’usage politique, entre les discours politisés et la publication de clichés de la rencontre sur les réseaux sociaux.

Extrait de la conférence de presse de Rafael Dudamel après la victoire du Venezuela contre l’Albiceleste le 23 mars dernier (©Diario AS)

Mais comment interpréter cet accueil glacial du sélectionneur de la Vinotinto ? Le principal concerné ne veut pas tomber dans un débat clivant et souhaite renforcer l’image d’une équipe de tous les Vénézuéliens. La sélection n’a dès lors pas pour rôle de diffuser des messages politiques ou de porter une certaine idéologie. Le cadre footballistique ne doit pas être dépassé. Si les leaders du vestiaire ne semblent pas s’émouvoir d’un tel poids et prennent leurs responsabilités, les hautes sphères du football vénézuélien peinent à exprimer publiquement une position claire quant à l’avenir politique à privilégier.

Toutefois, une autre donnée est à prendre en compte à l’heure de lire les déclarations de Dudamel entre les lignes. Il est notable de rappeler que le sponsor principal de la Vinotinto est la compagnie pétrolière PDVSA (Petróleos de Venezuela SA) appartenant à l’État vénézuélien. Dudamel a-t-il craint pour l’assise pécuniaire de la sélection après la venue remarquée d’Antonio Ecarri ? Rien n’est sur. Ce qui demeure irréfutable, c’est le processus dans lequel s’imbrique le partenariat entre PDVSA et la sélection nationale : un gouvernement avide de contrôler le potentiel médiatique de la Vinotinto qui investit la Fédération vénézuélienne de football (FVF) au point d’en être pratiquement souverain. Dernier acte marquant en date, la nomination en 2017 au poste de vice-président de la FVF du ministre des Sports de Maduro, Pedro Infante.

Malgré ces interférences entre l’État et la Fédération et les joutes d’influences autour de la sélection, la Vinotinto garde tant bien que mal le cap vers les nouvelles échéances, et ce malgré la menace d’un horizon sibyllin.

Un avenir incertain et noirci par le contexte politique et social

La crise politique et sociale menace l’euphorie nourrie par les résultats encourageants de la Vinotinto. Les conséquences vitales telles que la malnutrition ou l’analphabétisme ne favorisent pas la formation des futures générations de footballeurs vénézuéliens. Ces manques, notamment de biens de première nécessité, risquent de freiner la progression et la croissance des protagonistes de demain. Sans compter l’exode des jeunes les mieux formés vers les riverains d’Amérique du Sud.

Dans le bidonville de Petare, à Caracas, le 29 septembre 2019.
Le sort des progénitures du pays en question : ici dans le bidonville de Petare, à Caracas, le 29 septembre 2019. (© MATIAS DELACROIX / AFP)

L’anémie du pays, terre immensément riche de pétrole, ne promet pas de s’éteindre promptement. Un diplomate latino-américain le confirme en septembre dernier au quotidien Le Monde : « Il n’y aura pas de transition politique rapide ». Car si Nicolas Maduro continue de gouverner en dépit des pressions et des sanctions de Washington, Juan Guaidó peine à confirmer les espoirs soulevés. Entre les radicaux fervents d’une intervention militaire américaine et les démocrates partisans d’un passage de témoin négocié, Guaidó voit l’unité de son alliance anti-Maduro se désagréger. Toutefois, le retour remarqué des députés chavistes à l’Assemblée nationale, annoncé en septembre et négocié dans l’ombre, illustre leur reconnaissance de la légitimité de l’hémicycle, deux ans après avoir disqualifié une Assemblée où l’opposition est majoritaire.

Malgré une hypothétique démocratisation progressive des rapports entre les deux camps antagonistes, la crise sociale s’étire et l’issue semble difficile à concevoir à court ou moyen terme. En ces eaux troubles, la Vinotinto doit tout de même se préparer pour la prochaine Copa América de 2020 avant de tenter de se qualifier pour la première fois en phase finale de Coupe du monde, à l’horizon 2022.

Amaury Erdo-Guti

Grand frère de la famille FootPol. Tendresse et passion rythment ma plume de Paris à la Pampa

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