Pourquoi des stars du football brésilien ont voté pour Bolsonaro ?

En récoltant près de 56% des suffrages exprimés, Jair Bolsonaro est devenu fin octobre le huitième Président de la République du Brésil depuis la fin de la dictature en 1985. Si la politique brésilienne n’occupe généralement pas les premiers rôles en Europe, cette dernière élection a pourtant fait couler beaucoup d’encre. Et pour cause, le président élu est très différent de ses prédécesseurs. Avec un discours ultra-conservateur et décomplexé, Jair Bolsonaro se distingue au sein d’une classe politique habituée à une alternance entre gauche social-démocrate et droite libérale depuis plus de trente ans. Son accession au pouvoir s’explique par plusieurs facteurs éminemment analysés par de nombreux politistes. En revanche, peu d’entre eux ont souligné l’importance que le football a eu dans l’élection du nouveau président brésilien.

La place du ballon rond dans la société brésilienne est aujourd’hui connue de tous. Champion du monde à cinq reprises, le Brésil est le pays du football par excellence, celui qui a fait germer de nombreuses stars de ce sport parmi lesquelles Ronaldinho, Kaka ou Cafu. En plus d’avoir soulevé la Coupe du Monde en 2002 avec la Seleção, ces trois anciennes gloires partagent le point commun d’avoir soutenu Jair Bolsonaro depuis le premier tour. À l’inverse, très peu de footballeurs se sont élevés publiquement pour son opposant Fernando Haddad. L’ancien joueur de l’Olympique Lyonnais Juninho était même considéré par Le Figaro comme le seul à l’avoir fait fin octobre. 

Une triple logique économique, sécuritaire et religieuse

En Europe, l’analogie « Trump tropical » est souvent utilisée pour qualifier Jair Bolsonaro. Si le Président de la République Brésilienne possède des similitude avec son homologue américain, ce rapprochement semble tiré par les cheveux si l’on s’en tient à la logique économique. Alors que Donald Trump s’est toujours défini comme un candidat « anti-élites », Jair Bolsonaro a pour sa part opté pour un programme économiquement libéral. Ce n’est ainsi pas un hasard si le journal Estadão a publié une enquête selon laquelle le candidat du PSL est arrivé en tête dans 967 des 1000 villes les plus riches du Brésil.

Résultats du second tour des élections présidentielles (France Culture)

En ayant obtenu 46% des voix exprimées au soir du premier tour, il a concentré la quasi-totalité des suffrages parmi les candidats dits « libéraux » économiquement. Ses principaux poursuivants Fernando Haddad et Ciro Gomes ne sont en effet pas forcément favorables à une économie de marché. Le premier candidat proposant la même ligne économique que lui, Geraldo Alckmin, n’a recueilli que 4% des suffrages exprimés. Un triomphe donc parmi le monde des élites économiques, duquel font partie les patrons, avocats et médecins libéraux mais également les footballeurs. Si la plupart des joueurs ayant soutenu Jair Bolsonaro évoluent à l’étranger, ceux dont la résidence fiscale est établie au Brésil auront été séduits par des propositions de réorganisation du système « pour ceux qui paient trop d’impôts».

L’aspect économique du programme de Bolsonaro n’est pas celui qui a été évoqué le plus souvent lorsque les footballeurs devaient justifier leur soutien au candidat. L’énorme majorité des déclarations faisaient écho aux mesures sécuritaires voulues par Jair Bolsonaro. À plusieurs reprises, le futur président s’est montré sans filtre à l’égard des violences dans un pays qui a connu près de 64 000 homicides en 2017. Sa volonté de libéraliser les armes à feu fait le bonheur de footballeurs venant pour la plupart de classes populaires, principales victimes de ces fusillades à répétition. Ancien joueur du Paris-Saint-Germain et désormais ailier du club londonien de Tottenham, Lucas Moura pourrait se sentir éloigné de problématiques ne le touchant pas directement. Pour autant, l’international brésilien a affirmé à plusieurs reprises ne pas voir de « promotion de la violence » chez Bolsonaro. « Il promeut la justice », préfère-t-il affirmer.

La troisième raison pouvant expliquer le soutien à outrance apporté par les footballeurs brésiliens à Jair Bolsonaro réside dans les questions religieuses. « La question de la religion est très présente chez Bolsonaro, et les joueurs y attachent beaucoup d’importance, ils s’identifient à ce genre de discours », souligne Marcel Diego Tonini pour expliquer les liens existants entre religion, football et vote pro-Bolsonaro. Les allusions faites à Dieu lors de chaque interview et les prières lors de chaque matchs par les joueurs de la sélection nationale montrent à quel point la religion occupe une place prépondérante dans le milieu du football brésilien.

« Vous voulez vraiment affronter les bandits ? Il ne promeut pas la violence, il promeut la justice et souhaite que les bandits aient peur de la police. Mais si vous avez une meilleure solution…« 

Outre les aspects idéologiques amenant ces hommes à effectuer ce choix politique, de nombreux journalistes, observateurs ou sociologues fustigent ce vote en le réduisant à un acte déraisonné. En effet, le journaliste de Folha de São Paulo Juca Kfouri n’hésite pas à affirmer que les footballeurs « pensent à eux, à leur nombril et tombent dans le panneau sens se soucier du futur de leur pays », les qualifiant « d’ignorants politiquement ». Si l’attaque reste violente, cette déclaration est à mettre en relation avec le vote de classe expliqué auparavant : les footballeurs brésiliens ont voté pour leurs propres intérêts, sans remettre en question leur choix et sans le contrebalancer avec les conséquences globales qu’il engendrerait. Champion du monde en 1994 et frère du défunt Socrates, Rai se veut plus fataliste, et explique que ce vote se traduit finalement par « le côté conservateur et méfiant du football ».

Les footballeurs, premiers portes-parole de Bolsonaro ?

« Quelle joie de savoir que le Brésil se réveille et de constater que Jair Bolsonaro est le candidat idéal pour notre pays ». Posté sur Instagram par le Ballon d’Or 1999 Rivaldo, ce message de soutien au futur président a fait couler énormément d’encre au Brésil au cours de la campagne présidentielle. Un phénomène difficilement explicable en France, puisqu’une telle démarche serait sans doute passée inaperçu. De fait, les sportifs français prennent très rarement position pour un candidat ou un autre (1). Plus qu’un désintérêt pour la politique, il peut parfois s’agir d’une interdiction de la part de leurs propres clubs, qui n’hésitent pas à conseiller aux joueurs de taire leurs opinions politiques. 

Cependant, rien n’est pareil au Brésil. Pour analyser la portée d’un tel soutien, il convient de le relier au réseau social sur lequel il a été publié. Très utilisé dans le pays, Instagram représente un outil sur lequel il est facile de transmettre ses idées politiques. Plus d’un million de personnes ont accès au compte de l’ex-footballeur, et ont pu voir ses publications relatives à Bolsonaro. Ainsi, son post le plus équivoque fut le premier au cours duquel il affirma son soutien au futur président : il suscita près de dix fois plus de réactions que ses autres messages. Ce furent alors près de 120 000 personnes qui déposèrent la mention « like » sur cette publication de soutien. Si ce chiffre peut être minimisé par le nombre important de citoyens formant le collège électoral (147 millions d’inscrits), il reste important notamment vis-à-vis d’une jeunesse qui a soutenu en majorité Jair Bolsonaro.

Depuis cette première publication, Rivaldo a récidivé en postant de nombreux autres messages de soutien au candidat, comme des vidéos officielles. Durant l’entre deux tours, la grande majorité des posts contenaient des indices rappelant à quiconque avait accès au compte de Rivaldo qu’il soutenait Bolsonaro, comme le drapeau du Brésil ou le chiffre « 17 », qu’il fallait composer pour voter en faveur du candidat (le système de vote brésilien est informatisé). Plus que des admirateurs ordinaires, les footballeurs peuvent ainsi représenter de véritables soutiens de poids dans la campagne de Jair Bolsonaro.

Le cas de Rivaldo n’est pas un cas isolé, et nombreux sont les footballeurs brésiliens à avoir soutenu Jair Bolsonaro. La plupart le faisaient sur les réseaux sociaux, dans un cadre certes public mais où la parole est incontrôlée. En revanche, le militantisme des joueurs a connu un tournant le 17 septembre dernier. À ce moment précis, le futur président brésilien est en convalescence, après avoir été poignardé lors d’un meeting en place publique. Buteur lors d’un match face à Bahia, Felipe Melo effectue une déclaration surréaliste. Alors qu’il est interrogé à la mi-temps par un journaliste brésilien, le milieu de terrain annonce sobrement « ce but, il est pour notre futur président Bolsonaro ». Filmé par une grande chaîne de télévision nationale, Melo se sait écouté par de très nombreux électeurs. Marcel Diego Tonini décrypte la portée des paroles de l’ancien joueur de la Juventus : « Il y a vraiment des gens qui se disent « si Felipe Melo dit ça, je vais penser comme lui parce que je suis palmeirense ». […] C’est effrayant. Les suiveurs de ces joueurs sont influencés ».

Dans un pays où l’appartenance à un club est une condition sine qua non à l’intégration sociale et où l’affiliation partisane reste minoritaire (environ 18 millions de Brésiliens sont encartés), suivre les consignes de vote d’un joueur représentant son équipe peut ainsi se comprendre. Les footballeurs ont ainsi tout intérêt à faire passer leur message, puisqu’ils se sauront écoutés dans une certaine mesure. Carole Gomez, chercheuse à l’IRIS, montre en effet que les footballeurs « détiennent une exposition considérable, et la moindre parole est interprétée, amplifiée et disséquée ».

« Je voudrais remercier Dieu pour ce but, ma famille. Ce but va pour notre futur président Bolsonaro ! »

Enfin, le rôle d’ambassadeurs joué par les footballeurs est prépondérant dans la mesure où ce sont les seules réelles personnes « d’influence » à avoir pris pour position pour Jair Bolsonaro. En effet, la plupart des célébrités qui ont pris position lors de cette campagne présidentielle l’ont fait contre le candidat du Parti Social-Libéral, notamment à travers le manifeste Democracia Sim, signé par près de 400 personnalités1. Dans ce sens, le soutien des footballeurs a d’autant plus d’impact et est d’autant plus médiatisé qu’il reste minoritaire parmi les personnes « d’influence ».

De l’instrumentalisation du football par Bolsonaro

Avant d’être un homme politique, Jair Bolsonaro reste un homme brésilien comme les autres. À l’instar de la grande majorité de ses compatriotes, le Président de la République suit d’un oeil avisé le football de son pays. Pour autant, il semble difficile de le catégoriser comme un vrai passionné de ballon rond. Si les fans s’identifient habituellement à une équipe, Jair Bolsonaro se déclare officiellement supporter de deux équipes : Palmeiras (São Paulo) et Botafogo (Rio de Janeiro). Cependant, il a été aperçu dans les stades de Flamengo et Vasco da Gama, deux autres équipes de Rio de Janeiro … Sa célébration du titre de champion avec les joueurs de Palmeiras en décembre 2018 (photo principale), alors qu’il a déjà été élu président, ressemble ainsi davantage à un coup de communication qu’à une réelle satisfaction personnelle.

Jair Bolsonaro portant les couleurs de quatre clubs différents (Ludopedio)

Ainsi, il semble difficile d’affirmer que Jair Bolsonaro éprouve un réel sentiment d’appartenance à une équipe de football. À moins que ceci ne soit qu’une stratégie politique. En effet, nous avons vu avec le cas de Felipe Melo que les supporters n’hésitent pas à suivre parfois aveuglément les opinions politiques de leur équipe. L’équation pourrait alors fonctionner dans l’autre sens : si un homme politique montre de l’affection pour une équipe, les fans de cette même équipe peuvent décider d’accorder leur vote à cette figure. S’il est impossible de vérifier empiriquement si ces manoeuvres ont eu un réel impact sur le vote, il reste intéressant de voir que Jair Bolsonaro a précisément visé des équipes de Rio de Janeiro et São Paulo, où il a obtenu des résultats largement en sa faveur.

Si le candidat ne s’est pas directement prononcé pour le club de l’Atlético Paranaense, l’équipe de Curitiba lui a rendu un fier service début octobre. En effet, les joueurs du club ont violé les règles de la fédération nationale de football (CBF) en s’échauffant avant un match avec des t-shirts sur lesquels était inscrit « Vamos todos juntos por amor ao Brasil » (« tous ensemble pour l’amour du Brésil« ), slogan des militants de Bolsonaro. L’initiative n’était pas propre aux joueurs : l’un d’entre eux, qui avait refusé l’initiative, avait été sanctionné financièrement par son club. Il faut dire que le président de l’Atlético Paranaense est un fervent soutien de Jair Bolsonaro, qui a ainsi utilisé son équipe pour faire passer un message et tenter de convaincre de nouveaux potentiels électeurs. Si le candidat n’a pas réagi directement, son représentant dans l’État de Parana a jugé « ridicule » l’amende infligée par la CBF. En se positionnant en victime de l’affaire, l’équipe de campagne de Bolsonaro a su instrumentaliser ce cas isolé pour d’une part relayer le message affiché par le club, et d’autre part pour se poser contre l’institution étatique.

Le t-shirt porté par les joueurs de l’Atlético Paranaense le 17 septembre dernier (Portal T5)

Jair Bolsonaro a de plus su s’approprier la vague de soutiens de la part des footballeurs. En effet, de nombreux messages d’appui de la part de joueurs ont été vivement partagés sur les réseaux sociaux, le candidat n’hésitant pas à « remercier » Ronaldinho sur Twitter. Il tenait ensuite à cultiver son image d’homme proche des footballeurs en partageant des photos en compagnie de certains d’entre eux (comme Felipe Melo), toujours à des fins électoraux. Cette relation entre Bolsonaro et le monde du football, d’abord impulsée il est vrai par une adhésion des footballeurs au programme du candidat, a ensuite été accentuée par le candidat lui-même comme nous venons d’en faire l’étalage.

En prenant en compte les soutiens répétés de joueurs individuellement, les manoeuvres de dirigeants comme le président de l’Atlético Paranaense et l’absence notable de voix dissidente allant à l’encontre de ces nombreux soutiens, parler de soutien généralisé du monde du football à Jair Bolsonaro n’est pas usurpé. Ce soutien a énormément bénéficié au candidat lors de la campagne électorale, puisque l’arrivée de nombreux footballeurs dans son comité de soutien lui a servi à des fins électorales. Il a de plus su se servir de la popularité du football au Brésil pour adopter un comportement assez énigmatique : tantôt fanatique d’une équipe et tantôt distant, personne ne sait vraiment qui il supporte et sa véritable relation vis-à-vis du football. Ce mystère qu’il cultive à merveille lui permet d’obtenir une vraie légitimité et de nombreux soutiens de la part du monde du football.


1 : «On ne leur donne pas de consigne ferme et définitive car on n’a pas envie de les empêcher de prendre part à la vie publique alors qu’on leur reproche leur individualisme. Mais on les alerte d’une manière très générale sur le fait que ce n’est pas neutre, que ça peut avoir des conséquences », Sylvain Kastendeuch, co-président de l’Union Nationale des Footballeurs Professionnels, 20 Minutes le 21 avril 2017.

© Nelson Almeida (AFP)

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Elio Bono

Papa de la famille FootPol. Amateur d'Italie, de bonne nourriture, de balle ovale et d'Espagne.

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