Yougoslavie 1990, du football aux armes

Santiago du Chili, 1987. La Yougoslavie est sacrée championne du monde des moins de 20 ans, après avoir battu le pays hôte, le Brésil et les deux Allemagnes. Les « Brésiliens d’Europe », comme sont surnommés les joueurs yougoslaves en raison de leurs capacités techniques et créatives, tiennent leur génération dorée et sont appelés à dominer le football des années 1990. Mais les nationalismes, la guerre et la partition du pays se mettent rapidement en travers de la belle histoire, laissant l’équipe nationale de Yougoslavie comme fantasme aux yougonostalgiques.

Maksimir 1990 : le match qui n’a jamais eu lieu

Le 13 mai 1990, les supporters du Dinamo Zagreb et de l’Étoile Rouge de Belgrade s’affrontent dans la capitale croate. Après avoir laissé les supporters visiteurs casser une partie du stade Maksimir, les policiers yougoslaves interviennent violemment contre les Bad Blue Boys, un groupe de supporters du Dinamo, l’équipe hôte, dont certains joueurs se mêlent aux troubles.

Le match qui devait s’y dérouler n’avait pas d’enjeu sportif, l’Étoile Rouge était assurée de gagner son dix-septième championnat de Yougoslavie une semaine plus tard. Mais la partie ne débuta jamais et la saison 1989-90 fut arrêtée dans la foulée. Les tensions nationalistes traversant le pays depuis la mort de Tito en 1980, et le déplacement d’environ 3 000 Delije (supporters de l’Étoile Rouge) avaient incité le pouvoir à mobiliser ce jour-là toute la police de Zagreb. Dans ses rangs, Refik Ahmetović, victime du désormais célèbre coup de pied du capitaine du Dinamo, Zvonimir Boban. Le jeune meneur de jeu, suspendu 6 mois par la fédération yougoslave pour ce geste, passe auprès des siens pour un résistant, un héros de la nation croate et un patriote.

Affrontements du 13 mai 1990 au stade Maksimir et coup de pied de Zvonimir Boban

Le policier qui avait frappé un supporter avec sa matraque avant de recevoir le coup de pied reçoit des menaces de mort. Il incarne malgré lui la répression des nationalismes par les forces de l’ordre yougoslaves, accusées de servir le nationalisme serbe et Slobodan Milosevic. En réalité, R. Ahmetović est un Bosniaque né près de Srebrenica, supporter du Dinamo Zagreb et fan de Zvonimir Boban (qu’il dira avoir pardonné quelques années après).

Ce 13 mai 1990 marque, pour beaucoup, le premier jour de la guerre. Devant le Maksimir, une fresque rend aujourd’hui hommage au coup de pied de Boban. On peut y lire : « À tous les supporters du Dinamo pour qui la guerre a démarré dans ce stade le 13/05/1990 et dont la vie s’est achevée par le sacrifice de leur vie sur l’autel de la patrie croate ».

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Fresque en hommage à Boban et aux supporters du Dinamo, stade Maksimir, Zagreb (©balkanist.net)

Pour saisir les tensions qui agitent alors la Yougoslavie, il faut remonter quelques semaines en arrière. En janvier, les délégations croate et slovène se retirent du 14ème congrès de la Ligue des communistes de Yougoslavie, condamnant la fédération à se réinventer, sinon à disparaitre. Les 22 avril et 7 mai 1990, des élections parlementaires sont organisées en République socialiste de Croatie, l’une des six républiques fédérées. Pour la première fois, plusieurs partis sont autorisés à se présenter. La droite nationaliste croate (Union Démocratique Croate, HDZ) de Franjo Tuđman l’emporte. Le 30 mai, Tuđman devient donc président de la République de Croatie, encore membre de la Yougoslavie.

Le 3 juin, lors d’un match de préparation à la Coupe du Monde qui oppose la Yougoslavie aux Pays-Bas à Zagreb, toujours au stade Maksimir, le public croate siffle l’hymne de la Fédération, insulte le sélectionneur Ivica Osim et le meneur de jeu Dragan Stojković, et scande « Croatie ! Croatie ! ». Pour transcender ses joueurs, le capitaine Mehmet Baždarević leur lance dans le vacarme : « Ce soir, on est 11 contre 30 000 ». Les Pays-Bas s’imposent finalement 2 à 0, grâce à des buts de Rijkaard et Van Basten. La prochaine fois qu’une équipe de Yougoslavie foulera la pelouse du Maksimir, ce sera pour un match à l’extérieur, face à la Croatie indépendante.

Le sport comme ciment de la nation yougoslave

Avant d’exacerber les tensions nationalistes, le sport a longtemps été un vecteur d’union des Slaves du « Sud » (Youg, en serbo-croate). Outre le football, sport le plus populaire du pays et dont les protagonistes sont les plus connus à l’Ouest, le pays excelle en basket-ball, handball, volley-ball et water-polo. Par opposition aux autres États socialistes européens qui promeuvent des sports individuels dont les héros (le marathonien tchécoslovaque Emil Zatopek, la gymnaste roumaine Nadia Comaneci, le perchiste soviétique Sergueï Bubka) incarnent l’homme nouveau, la Yougoslavie fédérale et non-alignée ne peut se permettre de glorifier une unique personne.

En effet, le jeune État multinational rassemble des peuples qui n’avaient jamais été réunis avant 1918 et dont la cohabitation n’a rien d’évidente. Une idole serbe, croate ou bosniaque ne pourrait incarner pleinement qu’une minorité ethnique du pays ; une majorité de Yougoslaves ne se reconnaitraient pas forcément dans sa culture, sa langue, sa religion et ses valeurs. Les équipes de Yougoslavie sont particulièrement utiles au pouvoir en ce qu’elles permettent cette union nationale. En football, comme dans les autres sports collectifs, l’équipe nationale compte presque toujours au moins un joueur par République (Bosniaque, Croate, Macédonien, Monténégrin, Serbe et Slovène). Même sans quotas officiels, le niveau homogène de développement sportif permet d’être toujours proche d’une représentation égalitaire.

Des Delije aux « Tigres » : quand une tribune d’ultras devient une armée populaire

L’explosion de la Yougoslavie viendra en premier lieu de l’instrumentalisation des clubs. Quatre équipes se détachent alors par leurs résultats et leur soutien populaire : le Dinamo Zagreb, le Hajduk Split, le Partizan Belgrade (club de l’armée yougoslave) et l’Étoile Rouge de Belgrade. Ce dernier est le plus titré et le plus supporté du pays. Les meilleurs joueurs des six républiques s’y croisent avant de partir pour les plus grands championnats européens. Supporté principalement par des Serbes, l’Étoile Rouge draine néanmoins le soutien de tout le pays lors de ses aventures européennes. Chez les Slaves du Sud, le supporterisme n’a pas de tradition violente : seul le Hajduk Split possède un groupe d’Ultras (la Torcida) depuis les années 1950, mais les années 1980 voient naitre des collectifs inspirés des hooliganismes anglais et italien. Pour Loïc Trégourès, docteur en science politique et auteur d’une thèse sur le football dans l’espace post-yougoslave, « les ultras sont par définition dans une logique contestataire du pouvoir. Que contester sinon le communisme ? Comment le contester sinon par le nationalisme ? »

Slobodan Milošević, à la tête de la République de Serbie depuis 1989, comprend vite le potentiel mobilisateur de ces groupes radicaux, dévoués et solidaires. Il sollicite alors Željko Ražnatović, dit « Arkan », figure du grand banditisme yougoslave et européen proche de parrains mafieux supporters de l’Étoile Rouge, pour unifier les groupes d’Ultras du club de la capitale en une seule entité. Les Delije (« braves, courageux ») voient le jour en 1989.

Arkan met rapidement le feu aux poudres. En venant à Zagreb avec 3 000 hommes surchauffés, il est un des principaux responsables des affrontements du 13 mai 1990 entre Bad Blue Boys et Delije, qu’il observe depuis le bord du terrain d’un regard approbateur. À l’été 1990, une nouvelle fois missionné par Milošević, il crée les Arkanovi Tigrovi (« Tigres d’Arkan »), l’une des milices nationalistes serbes les plus meurtrières de la guerre de Croatie, dont le noyau est composé de 200 à 300 Delije. L’union de trois figures fascinantes – le nationalisme incarné par Milosevic, le grand banditisme par Arkan et le football par l’Étoile Rouge – permet de mobiliser de nombreux Serbes, principalement ouvriers et paysans, dans les rangs de l’armée Yougoslave et des milices d’Arkan. Les Tigres, dont le camp se trouve à la frontière serbo-croate, participent notamment au « nettoyage » ethnique de la Bosnie de l’Est.

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Arkan, ses supporters-soldats et son tigre en peluche (© footballski.fr)
Mondial 1990 : un rendez-vous manqué avec l’Histoire

La Coupe du monde 1990 en Italie devait consacrer l’excellent travail de formation et de post-formation effectué en Yougoslavie depuis des décennies. Les espoirs placés dans les Plavi (les « Bleus », cela ne s’invente pas) étaient gonflés par le titre mondial des U20 trois ans plus tôt. En outre, Savićević et Stojković (absents du sacre de 1987 car retenus par l’Étoile Rouge) sont cette fois du voyage. Mais un cruel concours de circonstances aura raison de cette génération, la plus talentueuse qu’aient connu les « Brésiliens d’Europe » : Mehmet Baždarević, capitaine jusqu’aux matchs de préparation, est suspendu et interdit de Coupe du monde pour avoir craché sur un arbitre du championnat de France ; Zvonimir Boban purge les six mois de suspension consécutifs à son coup de pied du 13 mai ; et le sélectionneur Ivica Osim, Bosnien de nationalité et Yougoslave convaincu, résiste tant bien que mal aux incessantes pressions politiques.

Pour ne rien arranger, l’égo de quatre meneurs de jeu plus brillants les uns que les autres (Prosinečki, Sušić, Savićević et Stojković) l’oblige à faire des choix qui, quels qu’ils soient, fragilisent le groupe. La presse de chaque République saute sur les compositions d’équipe pour y trouver des signes de favoritisme en faveur d’une nationalité ou d’une autre. En 8ème de finale, Stojković (Serbe) a les clés du jeu yougoslave au détriment de Prosinečki (Croate) et Savićević (Monténégrin) qui restent sur le banc face à l’Espagne. Le N°10 surnommé « le Maradona des Balkans » porte l’équipe, inscrit un doublé et qualifie la Yougoslavie pour un quart de finale face à l’Argentine du meilleur joueur du monde, Maradona – tout court, cette fois.

La Yougoslavie s’incline aux tirs aux but après un parcours honorable, et le pays s’enlise progressivement dans la guerre à partir d’août 1990. Dès octobre 1990, l’équipe des États-Unis se déplace à Zagreb pour disputer le premier match de l’histoire de l’équipe de Croatie, alors que le pays n’existe pas encore officiellement, dessinant les contours de la fructueuse diplomatie sportive croate et des futurs arbitrages internationaux dans la région.

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Equipe de Yougoslavie à la Coupe du Monde 1990, match de poule face à l’Allemagne, de gauche à droite et de haut en bas : Jozić, Spasić, Katanec, Vulić, Zlatko Vujović, Ivković, Hadžibegić, Savićević, Sušić, Baljić, Stojković (©MN PRESS/ARHIVA/T. MIHAJLOVIĆ)

Le couronnement de la génération dorée du football yougoslave ne sera pas mondial mais européen. Il aura lieu à Bari en 1991, lorsque l’Étoile Rouge battra l’Olympique de Marseille en finale de Ligue des Champions aux tirs aux buts, après un triste 0-0 qui n’avait rien de brésilien. Un an plus tard, la Yougoslavie, qui a initié des massacres en Bosnie-Herzégovine, est exclue de l’Euro suédois à quelques jours du début de la compétition et est remplacée par le Danemark, futur vainqueur de la compétition.

La performance de la Croatie à la Coupe du Monde 2018 ne doit pas cacher le mal profond qui continue de traverser le football post-yougoslave. L’argent de nombreux transferts est détourné, les clubs vivent à crédit des États, les rivalités entre ultras ont désormais plus à voir avec le trafic de drogue qu’avec la couleur des maillots, et ni la politique ni le football ne semblent prêts à sortir de la spirale de la corruption.

Bibliographie :

Hunting the Tiger: The fast life and violent death of the Balkan’s most dangerous man, Christopher S. Stewart, 2008

FK Jugoslavija, Christophe Calais, Alban Traquet, Les belles lettres, 2015

Le dernier pénalty, Gigi Riva, Seuil, 2016

Le football dans le chaos yougoslave, Loïc Trégourès, Non Lieu, 2019

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