Quand les terrains sont un miroir du conflit israélo-palestinien

« Il y a un projet qui n’a pas encore abouti mais j’espère concrétiser cela au mois de mai. Ce serait un match entre les sélections de Palestine et d’Israël. (…) Le football peut engendrer l’entente de deux peuples qui se tournent le dos depuis trop longtemps. Là où la politique, la diplomatie, les cercles financiers ont échoué, je crois que le football peut réussir.» voilà comment s’exprime en 1998 João Havelange alors à la fin de son mandat à la Fédération Internationale de Football Association (FIFA). Le match souhaité par João Havelange n’a pas eu lieu sous son mandat étant donné les difficultés qui se sont présentées à sa mise en place. 

Si le foot permet éventuellement de rassembler les peuples comme traité dans l’article « Tous Éléphants : football et réconciliation nationale dans la crise ivoirienne », c’est également un moyen d’expression légitime « d’une agression libérée tout en la régulant par une série de règles convenues au préalable ». Cela fait alors du sport une activité encadrée et normalisée. Or en cas de conflit notamment ethnique ou national cette dimension rassembleuse est tiraillée et cède la place à une toute autre dynamique : « une tension entre le potentiel qu’ont les sports de servir de support à une fierté anticoloniale, ethnique ou nationale et le potentiel apaisant du discours ethniquement neutre, qui transforme le sport en espace potentiel d’intégration et de suspension de toute contestation »

Pour reprendre historiquement le conflit, après la Première Guerre mondiale, la Grande-Bretagne prend le contrôle du territoire palestinien, qui devient alors la Palestine mandataire. Ce statut sera conservé jusqu’en 1947, date à laquelle l’ONU propose un plan de partage du mandat en deux États : un juif (55 % du territoire) et un arabe palestinien (45 % du territoire), avec la ville de Jérusalem sous contrôle international. Ce plan est adopté malgré l’opposition des Palestiniens et de tous les pays arabes, et en mai 1948 naît l’Etat hébreu. En 1967 la guerre des Six-Jours permet à Israël de conquérir Jérusalem-Est, la Cisjordanie, Gaza, le reste de la Palestine mandataire.
Au fil du temps, des guerres et des cessez-le-feu avec ses voisins, Israël a redessiné les frontières de la région et accentué son contrôle sur les territoires palestiniens occupés. Cela signifie que la Cisjordanie et Gaza sont des zones habitées par des Palestiniens, mais de nombreuses colonies de peuplement israéliennes y ont été construites. Ces colonies ont été réprouvées par la communauté internationale. C’est dans ce cadre que nous nous demanderons si le football est un miroir du conflit israélo-palestinien ?  

Selon S.Tamir, à partir de 1948 le sport en Israël se voit non seulement chargé de réhabiliter l’image des hommes juifs et de consolider une identité nationale moderne d’Israël, mais il est également utilisé comme un moyen de contrôle et de surveillance de la minorité arabe palestinienne. Pour comprendre le rôle politique du sport dans le contexte israélo-palestinien, il est essentiel de prendre en considération l’idée selon laquelle il renvoie à la notion de modernité, et à la dimension politique de celle-ci. La modernité est un discours puissant qui joue un rôle spécifique dans des contextes coloniaux et le sport est un des versants importants au sein d’un « modèle culturel de la modernité, une structure essentielle qui sert de fondement pour les normes, les symboles et les critères esthétiques des sociétés qui aspirent consciemment à devenir “modernes” ».

Le sport en tant que symbole de « modernité » est utilisé par les organisations étatiques afin de se présenter comme agents de la modernisation. En ce sens en Israël, la plupart des clubs de footballs sont principalement des associations à vocation sociale voire politique, nous avons parmi cela Maccabi (Maccabi Tel-Aviv, Maccabi Haïfa), Hapoël (Hapoël Tel-Aviv, Hapoël Beer-Sheva) ou encore Betar (Betar Jerusalem), qui sont à la base des associations politiques. 

Aujourd’hui encore cette affiliation se fait ressentir, par exemple le Betar Jerusalem, fondé par David Horn en 1939 sur le territoire de Palestine mandataire, est issus du mouvement de la jeunesse du Parti Révisionniste (libéral-nationaliste), mouvement sioniste inspiré des vues idéologiques de Vladimir Jabotinsky et de Joseph Trumpeldor et régulièrement qualifié de fascisant. Aujourd’hui encore, les supporters du Betar sont issus du nationalisme israélien et sont membres du Likoud ou divers partis de droite. De par ces liens, certains supporters du Betar Jérusalem proclament des chants racistes envers les arabes tel « Mort aux Arabes » ou encore visant les clubs ayant des joueurs arabes comme l’Hapoël Tel-Aviv « Ceci est notre pays, on déteste l’Hapoël. Ils ne font pas partie de nous ». Pour les joueurs de l’équipe comme Steven Cohen, c’est une manière de préserver l’identité juive.

Beitar Jerusalem est le seul club de la ligue israélienne à n’avoir jamais eu de joueur arabe. ©Ahmad Gharabli (AFP/File) 

Certains groupes de supporters radicaux voire criminels, dont « La Familia », affichent même de la haine à l’encontre des musulmans. Ainsi, en 2013, le recrutement de deux joueurs de confession musulmane (Gabriel Kadiev et Zaur Sadayev) provoque l’ire de « La Familia » qui les agresse lors d’entrainements, leur crachant dessus et les insultant, obligeant l’équipe à recruter des gardes du corps pour les protéger. En février, les bureaux de la direction sont incendiés, détruisant les trophées du club. Les deux joueurs, Zaur Sadayev et Dzhabrail Kadiyev, ont finalement été expulsés de l’équipe.

En 2018, le club déclare vouloir se renommer le Betar Trump Jerusalem en hommage au président américain Donald Trump qui a reconnu Jérusalem comme capitale d’Israël et y a transféré l’ambassade américaine.

Le Beitar se renomme Beitar « Trump » Jérusalem ! © Facebook Beitar Jerusalem

Noah Kligger affirme qu’en matière d’hooliganisme et racisme sur et autour du terrain, Israël ne fait pas exception. 

Cependant toutes les équipes ne sont pas de la sorte, les supporters de l’Hapoël, fondé en 1923 par un mouvement d’inspiration socialiste: “HA-POEL” (les travaillistes), plus à gauche et proche des idées de Yitzhak Rabin, qui prônent la coexistence pacifique avec les Arabes, l’antiracisme et la lutte contre la violence, malgré l’existence d’une certaine violence chez les ultras, mais qui sont minoritaires. 

Bnei Sakhnin, premier club représentant d’une ville arabe et ayant remporter la Coupe d’Israël de football en mai 2004, offre un exemple rare de coexistence. Pour les joueurs de cette équipe, Sakhnin c’est bien plus que du football.

Cependant pour ce qui est des Palestiniens de Cisjordanie et de la bande de Gaza la situation est plus différente. Selon S.Tamir, ils n’ont jamais été considérés comme des citoyens potentiels d’Israël et par conséquent ils n’ont jamais été invités à rejoindre les associations sportives israéliennes. De même, les institutions sportives palestiniennes indépendantes et les compétitions qu’elles organisent en Cisjordanie et dans la bande de Gaza ne comptent que très peu de citoyens arabo-palestiniens d’Israël dans leurs rangs, même si la Fédération de Palestine de football recrute pour l’équipe nationale un coach palestinien qui est citoyen d’Israël et ancien joueur d’une équipe israélo-juive. Cette séparation ajoute une nouvelle dimension à l’orientation « israélienne » de l’athlète arabe à l’intérieur d’Israël.

En Palestine, le football tient nécessairement du combat politique. Et le prolongement du conflit qui l’oppose à Israël sur les terrains de football ne date pas d’hier. En 2013 déjà, après une « descente » des Israéliens au siège de sa fédération, la Palestine avait réclamé l’exclusion d’Israël de toutes les compétitions internationales. La federation palestinienne reproche à Israël de faire preuve d’un « comportement raciste à l’encontre des Arabes » et d’entraver la libre circulation de ses athlètes et employés, qui doivent passer outre d’innombrables contrôles et checkpoints entre la bande de Gaza et la Cisjordanie. En 2007, les joueurs palestiniens, privés de visas de sortie, n’avaient pas pu jouer un match de qualification pour la Coupe du monde 2010 contre Singapour et avaient dû s’incliner 3-0 sur tapis vert. 

Israël impose aussi « pour raisons de sécurité » un contrôle strict sur le matériel qui entre en Palestine. Ce qui avait poussé Michel Platini à menacer la présence d’Israël à l’UEFA pour que le matériel envoyé par cette dernière passe la frontière. Les Palestiniens font également savoir que cinq clubs israéliens, qui ont été créés en territoires occupés, participent aujourd’hui aux championnats nationaux israéliens, en violation du droit international. À cela, il faut ajouter le fait que de nombreuses infrastructures ont été bombardées pendant l’été 2014, notamment le siège de la fédération palestinienne, que la FIFA a promis de reconstruire. Plusieurs joueurs sont également morts ou ont été arrêtés au cours des différentes opérations militaires israéliennes en Palestine, comme Mahmoud Sarsak, footballeur palestinien, membre de l’équipe nationale de football en Palestine.

Parfois il se peut aussi que ce conflit dépasse les territoires en question, et se traduit ailleurs, par exemple au Chili en 2014, le Club Deportivo Palestino, fondé par un groupe d’immigrants palestiniens installé dans le pays est au cœur d’une violente polémique après avoir dévoilé son maillot 2014. Les numéros « 1 » y sont remplacés par des cartes de la Palestine d’avant 1948. Cette carte, qui inclut donc l’actuel État d’Israël sans délimiter ses frontières, n’a pas manqué de faire réagir la communauté juive.

Le maillot du club du Deportivo Palestino, représentant la Palestine incluant les terres israéliennes, fait polémique. © AFP/STR

Parmi les faits plus récents, l’annulation du match de préparation à la Coupe du monde de football 2018 entre Israël et l’Argentine, sous la pression des Palestiniens a été un événement assez marquant. Ces derniers avaient appelé Lionel Messi à ne pas y participer, craignant une récupération politique de l’Etat hébreu. Participer à cette rencontre sportive dans la ville sainte revenait, selon les Palestiniens, à légitimer la politique israélienne après la décision des Etats-Unis de reconnaître Jérusalem comme capitale de l’Etat hébreu, et alors que plus d’une centaine de Palestiniens ont été tués ces dernières semaines dans la bande de Gaza. Pour P.Boniface c’est un coup terrible et un camouflet pour l’Etat hébreu. 

Dernièrement les autorités israéliennes ont refusé l’entrée de l’équipe nationale égyptienne (U23) qui avait un match de programmé le 16 juin 2019 avec l’équipe nationale palestinienne. Un refus qui a entrainé l’annulation du match amical.

Ainsi toute rencontre locale ou internationale se retrouve comme l’objet reflétant la tension qui existe au sein de la société.

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