Quand les éliminatoires de la Coupe du Monde en Asie poussent les anciens ennemis à s’affronter

C’est déjà reparti ! À peine un an après la victoire des Bleus en Russie, les éliminatoires de la Coupe du Monde 2022 qui aura lieu au Qatar ont déjà débuté. Après un premier tour disputé au mois de juin, le tirage au sort du deuxième tour de qualification pour la zone Asie a eu lieu le 17 juillet à Kuala Lumpur. À travers ces huit groupes, plusieurs affrontements sautent aux yeux au vu des relations entretenues par les pays en question sur le plan géopolitique. Focus sur les affrontements Iran-Irak, Corée du Nord-Corée du Sud et Arabie Saoudite-Yémen.


Groupe C : Iran-Irak, l’après Khomeini-Hussein

Le groupe C offrira un affrontement tout particulier entre deux voisins à l’histoire géopolitique forte : l’Iran et l’Irak. Pour rappel, les deux États se sont livré un combat très sanglant entre 1980 et 1988, mettant aux prises les troupes chiites de l’ayatollah Khomeini, qui avait renversé le shah un an plus tôt aux forces sunnites irakiennes dirigées par Saddam Hussein. Si un cessez-le-feu a été établi en 1988, les relations bilatérales entre Bagdad et Téhéran ne se sont normalisées qu’à la chute d’Hussein en 2003. Depuis, à la faveur de l’installation à Bagdad d’un pouvoir dominé par des dirigeants chiites qui ont souvent vécu en exil en Iran sous le dirigeant sunnite, la République islamique a étendu son influence chez son voisin et soutient désormais de nombreux partis et groupes armés irakiens.

Ces dernières années, Téhéran a notamment joué un rôle capital face à l’organisation État islamique, qui avait pris le contrôle de larges pans du territoire irakien. Cet engagement aux côtés de l’État irakien a fortement renforcé les coopérations entre les deux frères ennemis. D’un point de vue économique, les relations entre les deux pays sont également assez importantes malgré les mises en garde des États-Unis. En effet, l’Iran, deuxième fournisseur de l’Irak pour des produits allant de l’électroménager aux légumes en passant par les voitures et le gaz, souffre du rétablissement des sanctions de Washington après le retrait unilatéral américain de l’accord sur le nucléaire de 2015. Bagdad a obtenu une exemption temporaire lors de l’entrée en vigueur du dernier train de sanctions, mais Washington ne cesse de l’appeler à diversifier ses fournisseurs en faisant pression pour que les Irakiens restreignent leur coopération commerciale et politique avec Téhéran. Malgré les sanctions, l’Irak a développé un système pour contourner les sanctions contre l’Iran.

Saddam Hussein et l’ayatollah Khomeini (© LIT-CI)

Cette coopération entre les deux pays, récente sur les plans politique et économique, l’est en revanche beaucoup moins du côté des terrains. Les sélections se sont rencontrées à 28 reprises depuis 1962, avec un bilan favorable à des Iraniens l’ayant emporté quinze fois. Cette affiche ressemble à un classique de la Coupe d’Asie, puisque les deux équipes ont été opposées dans le cadre de cette compétition en 1972, 1976, 1996, 2000, 2011, 2015 et 2019 ; le match proposé en 2015 étant resté dans les annales au vu d’un scénario voyant l’Irak arracher sa place en demi-finale aux tirs au but (3-3 après prolongation).

Malgré un effectif vieillissant, l’Iran est l’équipe d’Asie la mieux classée selon le dernier classement de FIFA (20ème place), et reste l’une des références sur le continent d’un point de vue footballistique. Cependant, la sélection est en pleine reconstruction depuis le départ de Carlos Queiroz en janvier dernier, et même si la nouvelle ère incarnée par Marc Wilmots ne fait que commencer, l’aventure iranienne de l’ancien sélectionneur belge semble être un véritable défi. De son côté, l’Irak est en pleine progression (76ème au classement FIFA) malgré une Coupe d’Asie en dents de scie (huitième de finaliste). Les joueurs de Yahya Alwan ne seront pas favoris dans cette poule, mais tous savent qu’une qualification en Coupe du Monde représenterait un immense exploit pour un pays qui n’a disputé qu’une seule édition, en 1986.

Bilan du passage de Carlos Queiroz à la tête de la sélection nationale iranienne, par Romain Molina.

Groupe H : Corée du Nord – Corée du Sud

Très proches géographiquement mais adoptant des modèles politiques et idéologiques opposés, la Corée du Nord et la Corée du Sud vont avoir l’occasion d’affirmer encore plus leur rapprochement au cours de ces éliminatoires. Après plusieurs décennies sans aucune relation et marquées par un conflit toujours pas officiellement achevé, les relations entre les deux pays sont en pleine normalisation depuis quelques temps. Cela a donné lieu à plusieurs rencontres entre les dirigeants des deux Corées. Le 27 avril 2018, Kim Jong-Un s’est ainsi rendu pour la première fois sur le sol sud-coréen, et cette rencontre avec son homologue Moon Jae-In a amené à une déclaration commune de fin de la guerre sur la péninsule. Le 1er octobre 2018, le ministère de la Défense de Corée du Sud a annoncé avoir commencé le déminage de la Joint Security Area – zone située à la frontière entre les deux pays, sous contrôle de l’ONU – dans le cadre du réchauffement diplomatique.

Il est intéressant de préciser que le sport a joué un rôle clé dans le dégel diplomatique entre les deux pays. L’année dernière, les deux Corée avaient défilé ensemble sous une même bannière lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques d’hiver de 2018 à Pyeongchang, puis composé une seule et même équipe lors des épreuves de hockey sur glace. 

L’équipe de Corée réunifiée de hockey sur glace aux Jeux Olympiques de Pyeongchang (©AFP)

Sur le plan sportif, la Corée du Sud est l’un des épouvantails du continent. Éliminée à la surprise générale par le Qatar, futur vainqueur de la compétition, en quart de finale de la Coupe d’Asie, la sélection emmenée par la star Heung-Min Son n’a pas manqué une édition du Mondial depuis 1986. Une non-qualification serait ainsi un vrai coup dur, même s’il semble dur d’imaginer la Corée du Nord, le Liban, le Turkménistan ou le Sri Lanka battre les Sud-Coréens. Le voisin du Nord, en revanche, reste en marge des pays asiatiques émergents. 121ème au classement FIFA, la sélection reste sur trois éliminations consécutives au premier tour en Coupe d’Asie, et n’est pas non plus parvenue à se qualifier pour la phase finale de la Coupe d’Asie de l’Est, éliminée par Hong Kong. 

Là encore, les deux sélections sont habituées à se rencontrer, même si le nombre d’affrontements demeure moindre par rapport aux autres cas évoqués dans cet article. En effet, la fédération nord-coréenne a refusé de jouer face à la Corée du Sud jusqu’en 1978, ne dérogeant jamais à la règle au point de se désinscrire des éliminatoires à la Coupe du Monde 1978. Depuis cette date, les deux Corée se sont affrontées à quinze reprises, avec seulement une victoire Nord-Coréenne. Il faut dire que l’animosité ayant marqué les relations entre les États était telle que Pyongyang n’a jamais daigné jouer l’hymne sud-coréen dans son stade national ; et a donc vu les rencontres “à domicile” de la Corée du Nord se disputer en Chine. Le rapprochement significatif entre les deux États permettra-t-il de voir enfin un match officiel Corée du Nord – Corée du Sud au stade Kim II-Sung ? Réponse dans quelques mois.

Groupe D : Arabie Saoudite – Yémen

Enfin, le Yémen et l’Arabie Saoudite sont également dans le même groupe. À l’inverse des deux précédemment cités, ces États sont plutôt à ranger au sein de la case « ennemis actuels ». Le Yémen  est plongé dans un chaos humanitaire et sécuritaire depuis cinq ans. La guerre civile oppose, depuis 2014, principalement les rebelles Houthis au gouvernement du président Mansour Hadi, élu en 2012 à la suite du printemps yéménite. Le conflit s’est internationalisé, en mars 2015, avec l’intervention d’une coalition menée par l’Arabie saoudite. Il est une des conséquences de la guerre du Saada commencée au nord-ouest du pays, en 2004, en raison du sentiment de marginalisation des tribus du Nord après l’unification du pays. Les Houthistes protestaient contre la fin des subventions sur les produits pétroliers, contre la corruption et la lenteur dans l’application des mesures prévues par la conférence de dialogue national de 2012.

Le pays est territorialement divisé en trois zones et s’enfonce dans la catastrophe, alors que plusieurs dizaines de milliers de victimes sont à déplorer depuis 2014 et que les bombardements menés par l’aviation saoudienne ont causé des dégâts matériels considérables. L’économie yéménite est évidemment à l’arrêt, alors que les prix de produits de base ont explosé depuis des années.

L’équipe yéménite de football (© La Croix)

Au milieu de tout ça, l’équipe nationale de football continue à survivre, et ce malgré un championnat local yéménite pourtant à l’arrêt complet depuis quatre saisons et des infrastructures sportives ont été détruits par le conflit en cours. Dans ce contexte de guerre civile, l’équipe nationale a été accueillie par la Qatar, où elle bénéficie d’un bon encadrement et d’installations de qualité internationale afin de disputer « à domicile » ses matchs de qualification. L’équipe yéménite aura fort à faire face à des Saoudiens mondialistes l’an passé et huitième de finaliste lors de la dernière Coupe d’Asie. D’autant que l’historique des confrontations ne plaide pas forcément en la faveur du Yémen, battu à quatorze reprise en quinze affrontements et n’ayant arraché qu’un seul nul (2-2) en 2002. Cependant, la sélection est en très net progrès et a participé en janvier dernier à sa première phase finale de Coupe d’Asie. Si la découverte du haut niveau s’est soldée sur un zéro pointé (défaites face à l’Iran, l’Irak et le Vietnam), le coeur des Yéménites et leur volonté de rendre coûte que coûte le sourire à un peuple meurtri peut être un sérieux argument.



En route pour Doha : mode d’emploi

Plus de trois ans avant le Mondial au Qatar – dans l’hypothèse où celui-ci se déroule en hiver -, la route vers la compétition est encore longue. Alors que certaines confédérations comme l’UEFA ou la CAF préparent d’abord les compétitions continentales, l’AFC (organisation asiatique) est déjà tournée vers un Mondial 2022 qu’elle organisera. Les éliminatoires ont officiellement débuté le 6 juin dernier, avec la tenue d’un premier tour voyant les douze équipes avec le coefficient FIFA le plus bas s’affronter. Ainsi, la Mongolie, le Sri Lanka, le Bangladesh, la Malaisie, le Cambodge et Guam se sont qualifiés au détriment de six sélections – Brunei, Macao, Timor Oriental, Laos, Pakistan, Bhoutan – dont les rêves de Mondial se sont déjà envolés. 

À la suite de cette phase préliminaire, ces six pays qualifiés rejoignent les trente-quatre meilleures nations du continent pour le deuxième tour, dont nous venons d’analyser le tirage au sort à travers trois exemples. Le premier de chaque poule, ainsi que les quatre meilleurs deuxième se qualifieront pour le troisième et dernier tour. Si la formule n’a toujours pas été confirmée par l’AFC, celle-ci sera sans doute similaire à celle utilisée au cours de l’édition précédente. Ainsi, ce troisième tour mettra aux prises les douze sélections restantes à travers deux groupes de six. Les deux premiers valideront leur billet pour le Qatar, alors que les deux troisièmes auront droit à une session de repêchage en s’affrontant dans un premier temps entre eux, avant de jouer contre une sélection d’un autre continent. Le vainqueur de ce barrage intercontinental se qualifiera lui aussi pour la Coupe du Monde.

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