France-Algérie 2001 : la goutte de trop

Le 12 juillet 1998, l’équipe de France de Football est sacrée championne du monde pour la première fois de son histoire dans un Stade de France comble. Deux ans plus tard, cette génération portée par Didier Deschamps, Lilian Thuram, Zinédine Zidane ou encore Thierry Henry confirme de nouveau et remporte le championnat d’Europe 2000 : le jour de gloire est arrivé ! La nation tricolore « bleu, blanc, rouge » vante alors le succès d’une équipe « black, blanc, beur ». Trois mots pour revendiquer les origines diverses des joueurs de cette équipe devenue légendaire. Ce terme est alors largement employé pour célébrer la victoire de ces nouveaux héros et le triomphe du multiculturalisme. Cette expression fait ainsi l’objet d’une récupération de la part des médias et des politiques dans le but de construire un mythe « black, blanc, beur » autour d’une nouvelle identité collective. Le terme est saisi d’une connotation positive pour véhiculer un discours fédérateur de communion et d’identification à ce mélange que représente l’équipe de France. Le sociologue William Gasparini résumait la formule : « Cette équipe donnait une nouvelle image de la France, métissée, talentueuse, avec une diversité qu’on découvrait en partie ». Ainsi, le football permettait de mettre en lumière la réussite d’intégration de ces joueurs et de rassembler ces différentes cultures autour d’une identité nationale.

C’est dans cette perspective et cette dynamique d’instrumentalisation du sport au profit d’une union nationale qu’un match tristement célèbre va avoir lieu. En effet, l’idée d’une opposition entre les sélections algériennes et françaises germe petit à petit dans l’esprit de certains. Cette initiative va prendre forme au soir du samedi 6 octobre 2001 au stade de France (Seine Saint-Denis). Fruit d’une volonté politique conjointe du gouvernement Jospin et de la fédération française, cette confrontation a un but : rapprocher les deux peuples. Le match amical France-Algérie est donc placé sous le signe de la réconciliation. La symbolique est forte, d’autant plus qu’il s’agit de la première rencontre officielle entre les deux nations depuis la proclamation de l’indépendance algérienne en 1962. Pour rappel, l’Algérie devient une colonie française en 1830 mais en 1954 un conflit armé éclate entre des nationalistes algériens et l’armée française. Cette guerre de décolonisation s’achève par les accords d’Evian qui proclament l’indépendance de l’Algérie. Cependant, le bilan des massacres et le flux migratoire massif d’algériens vers la France à la suite des combats ont laissé des traces et les plaies de ce passé colonial restent béantes. Ce qui s’apparente donc à un simple match de football a en réalité une signification majeure. Ce France-Algérie est doté d’une dimension politique, le but étant de valoriser les principes de tolérance et de fraternité entre deux peuples liés par leurs histoires.

Un avant match sous tension

En coulisse la ministre des sports Marie-George Buffet accompagnée du président de la Fédération française de football, Claude Simonet, s’activent pour que la fête soit au rendez-vous. Néanmoins des doutes sur le bon déroulé du match font surface. Un mois après les attentats du 11 septembre 2001 à New York, le climat social est tendu et une atmosphère de peur s’est créée. Dès lors, l’organisation d’un tel événement après des actes terroristes d’une telle ampleur questionne. Bien que la rencontre soit maintenue, les doutes sur des débordements probables persistent jusqu’au dernières heures avant le coup d’envoi. Une note secrète des renseignement généraux (RG) apparait notamment dans la presse la veille du match. Elle indique ce à quoi pourrait ressembler la rencontre si elle avait lieu, en précisant que les français d’origine algérienne s’apprêtaient à protester d’une manière ou d’une autre. Les RG évoquent notamment la possibilité que l’hymne nationale française soit sifflée et que le terrain puisse être envahi si le score du match s’avérait être trop large en faveur de la France. Cependant, Marie-George Buffet estime qu’il est trop tard pour faire marche arrière et la rencontre aura bien lieu. L’enceinte du stade est alors placé sous haute surveillance. Selon Gérard Enault, ancien directeur général de la Fédération française de football, 1 200 membres des forces de l’ordre et autant de stadiers ont été mobilisés pour ce match ce qui représente 50% de plus que les effectifs habituels.

Une première alerte a lieu pendant l’échauffement mais celle-ci reste sans conséquence. Le supporter ayant tenté de traverser le terrain est vite maitrisé par les stadiers. L’heure du match a sonné. Les joueurs entrent sur la pelouse dans une ambiance pesante et « ce qui devait arriver arriva » (Franck Leboeuf, Le Vestiaire, 12/03/2018). La Marseillaise est conspuée par des dizaines de milliers de spectateurs. Les sifflements sont tels que le joueur algérien Mehdi Meniri indique des années plus tard que l’hymne était inaudible du point de vue des personnes placées sur le terrain. Le ton est donné, la tension est palpable.

Zinédine Zidane cristallise toute l’attention lors de France-Algérie : le numéro 10 est le seul joueur français d’origine algérienne de la sélection française.

Côté sport, rien à signaler

Sur le terrain, le suspens ne dure pas très longtemps. L’écart entre les équipes est sans équivoque, d’autant plus qu’il s’agit d’un match de prestige sans réel enjeu. Sportivement, l’équipe de France est alors à son apogée se positionnant 1ère au classement FIFA. Son adversaire du jour, les Fennecs, sont classés à la 73ème place et ne semblent pas pouvoir faire le poids. Devant les 78 000 spectateurs présents à Saint-Denis et les 10 millions de téléspectateurs devant leurs postes, la logique est respectée et la France domine largement l’Algérie. C’est à la vingtième minute de jeu que les français ouvrent le score par Vincent Candela reprenant au point de penalty un centre en retrait de Robert Pires. Sa frappe se loge dans la lucarne droite et lance la machine bleue. Onze minutes plus tard, Emmanuel Petit s’engouffre dans la défense algérienne pour tromper le portier adverse d’une frappe croisée. Puis Trezeguet offre le but du 3-0 à Thierry Henry sur une remise de la tête à la 41ème minute de jeu. Le joueur d’Arsenal se retrouve seul face au but et conclu avec sang-froid d’un plat du pied. Malgré la réduction du score de l’Algérie quelques minutes plus tard, d’un superbe coup-franc signé Djamel Belmadi, qui ne laisse aucune chance à Fabien Barthez, le score à la mi-temps est sans partage. Les français repartent alors de plus belle après la pause. A la 54ème minute, les français négocient un trois contre un sur une contre-attaque. La première frappe de Trezeguet est repoussée dans les pieds de Pires qui n’a plus qu’a accompagné le ballon au fond des filets. La France mène 4-1. Dans les tribunes le climat reste tendu, les bleus sont hués à chaque prise de balle mais entre les joueurs, un bel état d’esprit règne.

Et puis la 76ème minute…

Il reste alors un gros quart d’heure de jeu lorsqu’une supportrice échappe à la vigilance des « stewards » et parvient à se hisser sur la pelouse du Stade de France. Celle-ci arbore un drapeau algérien dans les mains et oblige les joueurs à stopper le jeu. En quelques secondes la situation dégénère, la femme est suivie par une centaine d’autres supporters et les stadiers sont dépassés. Le terrain est envahi, la scène est invraisemblable. Sur la pelouse on retrouve des objets dangereux tel que des bâtons taillés. Des CRS arrivent en renfort pour contenir ce mouvement de foule et bien heureusement ces débordements ne font aucun blessé grave. Les joueurs, eux, restent un temps figé puis pris à partie par les supporters, les réactions varient. Certains cherchent à se réfugier sous le tunnel du stade quand d’autres, comme Lilian Thuram, laissent parler leurs mécontentements face aux comportements de cette minorité de supporter. Le défenseur latéral interpelle l’un d’eux : « Ce que tu fais, ce n’est pas bien ! Tu donnes une mauvaise image de toi aux racistes, les gens qui regardent la télé. Ils vont être bien contents d’avoir de quoi vous rabaisser. Est-ce que tu te rends compte de ce que tu es en train de faire ? ». Le sélectionneur français Roger Lemerre se dirige alors vers l’arbitre portugais, M. Gomez Costa, pour discuter de l’issu du match. Ce dernier prend la décision d’interrompre définitivement la rencontre pour la sécurité des acteurs. De son côté, la tribune officielle tente de calmer les fauteurs de trouble. Marie-George Buffet prend la parole au micro du stade mais rien n’y fait : la ministre est copieusement sifflée.

L’heure du bilan

Le match terminé et les spectateurs évacués, une multitude de questions en découlent. Le premier constat tombe : ce match initialement prévu comme une célébration entre deux peuples est un fiasco. Dès lors, on cherche des coupables… cette poignée de supporters qui a envahi le terrain ? Certes ce sont eux qui ont gâché la fête mais quelles étaient leurs intentions ? Comment en est-on arrivé là ? Les supporters interpellés après le match par les forces de l’ordre expliquent d’abord leurs actes par la volonté de passer à la télévision ou de pouvoir approcher leurs idoles de l’équipe de France. Cependant, ce discours semble en cacher un autre plus profond. Mamadou Ndiaye est le jeune à qui s’est adressé Thuram pendant l’envahissement. Âgé de 17 ans lors des faits, il revient sur cet évènement quelques années plus tard. Le jeune homme explique notamment qu’avant le match régnait « une ambiance particulière […] les gens avaient la haine contre la France » et au vu du score « les gens ont eu encore plus la haine et ils sont rentrés sur la pelouse. Moi j’ai suivi, je voulais m’amuser… ». L’homme tente ensuite de justifier cette atmosphère en pointant du doigt « des problèmes de racisme, des problèmes de la société, de l’intégration […] On ne vit pas comme tout le monde ». Ces débordements seraient ainsi l’expression d’un mal-être profond d’une partie de la jeunesse. Le malaise est social et la réponse est politique. Ces jeunes issus de l’immigration se sentent exclus de la société, abandonnés par les politiques et cet envahissement serait un cri au secours face à leur situation. La fracture est consommé et ce France-Algérie, censé représenter la réconciliation, met en lumière une réalité sociale bien plus dure qu’elle n’y parait. Selon un sondage IPSOS du 12 octobre 2001, 56% des français qualifient ces incidents de « graves » car ils témoignent d’une difficulté d’intégration de la population française. Cette jeunesse est en quête d’identité entre leurs pays d’origines et le pays qui les a vu grandir mais qui peine à les satisfaire. En somme, l’élaboration de ce match ayant pour but d’effacer les rancœurs d’un passé douloureux montre le cynisme de ses organisateurs. Comme si un simple match de football pouvait permettre de guérir les plaies d’une société.

Ce France-Algérie de 2001 restera dans l’histoire comme un match politico-sportif qui met en avant des problèmes politiques et sociaux ancrés dans la société française. Il y a bien un avant et un après France-Algérie : la fin du mythe black-blanc-beur est acté et ce match marque le début d’une des périodes les plus sombres du football français dont le summum est atteint à Knysna en 2010. Désormais, de nouveau championne du monde en 2018, l’équipe de France semble avoir repris un nouveau souffle. Cependant, alors qu’à eu lieu durant l’été 2019 l’exposition « Foot et monde arabe : la révolution du ballon rond » à l’Institut du monde arabe à Paris, les présidents des deux fédérations, françaises et algériennes, se sont rencontrés. Noël Le Graët et Kheïreddine Zetchi ont alors entamé des discussions pour l’organisation d’un nouveau match amical Algérie-France en 2020. La possibilité d’une nouvelle rencontre entre ces nations, 19 ans après le cauchemar de 2001, laisse planer de nouveaux doutes. Alors que la première rencontre est encore dans toutes les mémoires, on peut se demander si les débats qui ont émané de celle-ci ne seraient pas toujours d’actualité. Le manque d’intégration, l’immigration, l’identité nationale sont toujours des sujets sensibles et un nouveau match de la sorte peut laisser craindre de nouveaux débordements.

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