Le Football au Brésil: d’un sport d’élite à la légende Pelé

Nous sommes en 1894. Charles Miller, jeune brésilien d’origine anglo-saxonne, revient de ses études en Europe à l’âge de vingt ans. Dans son sac à dos, se trouvent deux vieux ballons, des crampons et quelques maillots usés. C’est ainsi qu’arrive à São Paulo le sport qui deviendra la marque de l’artiste brésilien. Loin de ressembler physiquement au grand roi Pelé, le père du football brésilien est l’incarnation du sport dans son pays : un football blanc, européen et d’élite.

La fin de l’esclavage au Brésil: un processus lent et une société encore ouvertement raciste

En 1888, le premier tournoi professionnel de football est organisé en Angleterre. En cette même année, les Noirs brésiliens célèbrent la fin officielle de l’esclavage. Dernier pays latino-américain à l’éradiquer, le Brésil comptait encore en 1974 plus d’un million et demi d’esclaves, soit 15% de sa population[1]. En trois siècles et demi de traites négrières, plus de quatre millions d’Africains ont débarqué dans le pays tropical. La morphologie brésilienne est l’héritage du colonialisme : à la fin du XIXème siècle, 58% des résidents du pays sont Noirs.

Malgré le manque de légitimité intellectuelle pour soutenir l’esclavage après la Révolution Française, les élites brésiliennes demeurent très conservatrices. La fin de l’esclavage au Brésil est un processus lent qui s’étend pendant plus de cinq décennies, elle est poussée davantage par une pression économique anglaise que par une idéologie humaniste. En 1845, l’armée anglaise s’octroie le droit d’arrêter tout bateau négrier. Et ce n’est qu’en 1888 que la fille de l’empereur, la Princesse Isabel, après différentes lois retardant la fin inéluctable, signe le texte décrétant la fin de l’esclavage dans le pays. Ainsi, cet événement ne doit pas être interprété de manière philosophique mais plutôt sous un prisme économique. Le but n’est ici pas de créer de nouveaux citoyens mais de nouveaux consommateurs, la société continuant à être ouvertement raciste et le darwinisme social connaissait son apogée. Aucun mécanisme gouvernemental n’a ainsi été mis en place pour intégrer cette classe naissante tout juste libérée et c’est dans ce contexte que commence à se développer, six ans plus tard, le football au Brésil.

L’arrivée d’un nouveau sport d’élite : le football

Alors que la musique brésilienne est marquée par la présence d’artistes noirs et que certains musiciens blancs tentent leur chance, l’histoire est totalement inversée pour ce qui est du football. Les loisirs sont encore réservés aux hautes couches sociales compte tenu des longues journées de travail qu’ils doivent accomplir.

Le football est initialement pratiqué dans les clubs, sortes de lieux de rencontre et de festivités de l’aristocratie de São Paulo et Rio de Janeiro. Les associés paient une mensualité qui assure l’hétérogénéité au sein des clubs, et les meilleurs joueurs de chaque entité sont choisis pour le représenter lors de matchs amicaux. C’est ainsi que naissent certains clubs mythiques de Rio de Janeiro, comme Flamengo. À l’époque, les stades de football représentent une instance de socialisation bourgeoise tout aussi codée que les grands bals : hommes et femmes viennent habillés de leurs meilleurs vêtements. A la fin de chaque match, un grand banquet est fourni par les joueurs pour célébrer la victoire, ce qui marque encore une entrave à l’entrée des athlètes de couches sociales inférieures.

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© Image extraite de la série documentaire “Os negros no futebol Brasileiro” de HBO Latin America sous la Direction de Gustavo Acioli, 2018.

La résistance de l’élite au football populaire

Suivant la tradition anglaise, les premiers clubs de banlieues naissent et mettent aux prises sur un même terrain cadres européens et ouvriers brésiliens métis. En 1905, le Bangu Athletic Club fait jouer contre le Fluminense, plus grand club de l’élite de Rio, l’attaquant Francisco Carregal, fils d’un Portugais et d’une Brésilienne d’origine africaine, devenant ainsi la première équipe à aligner un joueur noir.

En réponse à cela, La Ligue Métropolitaine de Football rédige un communiqué en 1907 interdisant la participation des « personnes de couleurs » dans les tournois, obligeant l’équipe de Bangu à abandonner la ligue. Et successivement, dans toutes les régions du pays, à chaque fois qu’une équipe tente de faire jouer des athlètes noirs, les clubs de blancs s’organisent dans de nouvelles ligues afin d’éviter la mixité.

Rituels pour passer pour un blanc

 

 

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© Photo d’Arthur Friendenreich, 1929, Acervo/ Gazeta Press

Certains joueurs noirs, issus de milieux socialement plus aisés, parviennent tout de même à jouer dans des clubs malgré toutes ces barrières. Cependant, une grande partie d’entre eux ne revendique pas son appartenance à la communauté noire. En 1921, le président de la République se réunit avec la confédération brésilienne de sport et demande explicitement que seuls les joueurs « de peau plus claire et cheveux raides » soient sélectionnés. Ainsi, pour pouvoir continuer à fouler les pelouses, les joueurs noirs tentent de cacher leurs origines, de sorte à ressembler physiquement à l’élite blanche. Avant chaque match, ils sont les premiers à entrer aux vestiaires et les derniers à en sortir. Entre redressement des cheveux et maquillages pour blanchir la peau, la mi-temps  du joueur Friedenreich est ainsi consacrée à des rituels pour passer pour un blanc. Pas d’échec pour l’attaquant du club d’élite Paulistano puisque qu’il est socialement reconnu comme blanc et est autorisé à participer à la vie associative du club. Ainsi, mêmes les athlètes noirs des années 20 n’arrivent pas à rompre avec le statut blanc et élitiste du football.

L’élite des amateurs VS Les professionnels

Les élites s’engagent aussi fermement contre la professionnalisation du sport. Selon le propre Charles Miller, celui qui aime véritablement le football ne doit pas renoncer à son statut d’amateur, le sport devant être une passion et non une occupation. Ils défendent donc de manière implicite un football élitiste car seuls les étudiants universitaires pourraient consacrer leurs temps à la pratique.

Le discours anti-professionnalisation s’accentue lorsque l’équipe du Vasco se présente en Ligue 1 en 1922 avec une équipe composée de joueurs noirs et métis. Le club, dirigé par des commerçants portugais, promulgue ainsi une vision différente du football. Officiellement, les joueurs travaillent dans les commerces des directeurs de l’équipe. Cependant, pour les meilleurs d’entre eux, la journée de travail se termine à midi et se prolonge par des séances d’entraînements lors des heures suivantes. Ainsi démarre l’encadrement professionnel, les dirigeants prenant soin de l’alimentation et du temps de repos de leurs athlètes. Les résultats sur le terrain sont positifs et dérangent les autres clubs qui contre-attaquent. L’Association Métropolitaine de Sports Athlétiques tente d’obliger le club à expulser douze de ses meilleurs joueurs qui selon eux « ne présentent pas les conditions sociales appropriés à la pratique sportive ». Face à ces attaques, Vasco décide de quitter le championnat.

Le noir dans le football brésilien : un phénomène inévitable

Dans les périphéries des grandes villes naît un nouveau style de jeu, le fameux « joga bonito » brésilien. Le niveau de championnats alternatifs dépasse enfin le foot d’élite. Ainsi, les clubs traditionnels doivent vite prendre une décision : accepter les Noirs ou quitter le football. Une équipe de blancs seule ne peut désormais plus vaincre une équipe métissée. Et c’est ainsi qu’on assiste à un changement radical de stratégie des grands clubs. Ils deviennent subitement tous favorables à la professionnalisation, car elle permet de mettre les joueurs dans une position d’infériorité par rapport aux associés. Les joueurs deviennent maintenant des employés, ce qui permet de les écarter du siège social des clubs ainsi que de toutes les festivités. Pendant des décennies, les joueurs du Fluminense entrent par une porte, les associés par une autre. Ainsi, le club le plus traditionnel de Rio de Janeiro peut faire jouer des Noirs sans que cela ne rentre en conflit avec le caractère élitiste du club. Le club Paulistano, au contraire, s’oppose fermement à la professionnalisation du sport et en 1930 cesse ses activités au sein du football brésilien.

La revalorisation de la figure de l’homme noir

Le début des années 1920 marque un lent tournant intellectuel et politique qui conduit à une lente mais importante revalorisation culturelle de l’homme noir, contribuant à son inclusion dans les sports. L’Europe en ruines au lendemain de la Première Guerre Mondiale et le centenaire des indépendances sont le fond de toile d’une réflexion généralisée sur la grandeur des nations latino-américaines.

Au Brésil, le métissage est pour la première fois perçu comme le plus grand symbole national. Au contraire des Etats Unis, pays où règnent les régimes officiels, le peuple brésilien est marqué par le mélange du blanc, du noir et de l’amérindien. Les intellectuels abandonnent les vielles conceptions de darwinisme racial pour parler avec enthousiasme d’une démocratie raciale, d’un équilibre retrouvé dans le compromis social. Chaque ethnie apporte ainsi des qualités précieuses et nécessaires à la construction d’une identité nationale brésilienne.

Sous la dictature de Getúlio Vargas appelée l’Etat Nouveau (1930-1945), le pays passe par un processus rapide de modernisation industrielle, l’effort et le travail manuel étant les moteurs de la nation. La figure de la vieille aristocratie blanche est abandonnée pour laisser place au mythe de l’homme noir, travailleur. Ainsi, la victoire du championnat de Rio 1933 par l’équipe d’origine ouvrière de Bangu est reçue par la population avec grand enthousiasme. Les Noirs pauvres battent une à une toutes les équipes blanches de l’État, montrant que le « joga bonito » brésilien appartient aux favelas.

« Pelé a dépassé les limites de la logique » – Johan Cruyff

Et ce ne sont pas uniquement les limites de la logique au football que Pelé dépasse, Pelé dépasse les logiques propres au racisme. Il en a bien souffert quand il était jeune c’est sûr, mais lorsque le jeune prodige d’à peine dix-sept ans débarque au Brésil avec la première Coupe du Monde de l’histoire de son pays, Pelé n’est plus qu’un Noir, Pelé est roi, le roi noir. Il n’a jamais eu honte de sa couleur, n’a jamais caché ses origines. Il aime être appelé « Le Noir », « Le créole ». Sans même s’engager politiquement, sans même se revendiquer militant, Pelé est la preuve vivante qu’un Noir peut être riche mais surtout un héros. Le silence politique de Pelé ne lui empêche pas de redonner de la confiance à la communauté noire brésilienne. Le journaliste sportif Mario Filho écrit « il manquait quelqu’un comme Pelé pour accomplir l’œuvre de la Princesse Isabel. Le Noir était libre, mais était jusqu’à présent maudit par sa couleur. Esclave de sa couleur. Pelé a permis aux Noirs du Brésil d’être Noirs ».

NB : Au Brésil, il existe l’expression « être le Pelé de… », comme par exemple « être le Pelé de la cuisine » qui signifie « être le meilleur cuisinier ».

Mais malheureusement pas de Pelé dirigeant, gardien ou entraîneur…

Le grand roi Pelé a bien évidemment drastiquement changé l’image du Noir dans le football, mais il en faudrait bien plus pour éradiquer le racisme dans le sport. Même le roi des penaltys, Dida, héros de la Coupe du Monde de 2002, n’a pas réussi à dissocier l’image du gardien noir de celle d’une passoire. Pourtant, de 2004 à 2012, le pourcentage de gardiens noirs dans les grands clubs brésiliens passe de 12,5% à 31%[2]. Malgré l’augmentation, ce chiffre reste encore très loin des 53% de participation qu’ont les Noirs dans le reste des postes à l’intérieur des terrains.

Le poste de plus grande responsabilité reste encore réservé aux Blancs. Cette intégration partielle est également critiquée par les milieux intellectuels noirs dans le champs politique. Le projet de nation forgé au Brésil à partir des années 1930 a attribué un nouveau regard sur les métis et les Noirs faisant du football, de la capoeira et de la samba, des espaces sociaux de l’expression de la culture noire. Mais il les a également écartés des activités intellectuelles, et ainsi des postes de responsabilité.

L’exclusion ne se fait cependant pas par la négative, puisque l’image du Noir est également associée à la passion, à la bonté et à la famille, ce qui implicitement l’empêcherait d’agir sous pression et donc de prendre de bonnes décisions dans des situations de risque.

De même, nous pouvons observer qu’il est très rare de voir des entraîneurs ou dirigeants noirs. D’un point de vue institutionnel, les Blancs continuent de dominer le football, même si la majorité des joueurs sont Noirs. En Ligue 1 brésilienne, seul 3% des dirigeants et entraîneurs sont noirs.

Après tout, le football n’est qu’un microcosme reproduisant les mêmes mécanismes et les aspects de notre société. L’association implicite de qualités positives à des personnalités blanches et négatives à des figures noires est un fait de nos jours malheureusement structurel. Des études psychologiques à Harvard, montrent que plus de 70% des individus ont une préférence implicite pour de personnes de couleur de peau blanche. [3]

NB  : FootPol vous invite à passer le test de Harvard, lien en bas de page.

Une solution ?

Depuis 2003, la NFL, ligue de football américain, a adopté un système de quotas ethniques. Selon la Règle Rooney, toutes les équipes sont obligés de faire passer des entretiens d’embauche pour les postes d’entraîneur et de manager à des personnes noires. Après l’adoption de la règle, le nombre de Noirs dirigeants d’équipes de la NFL a doublé. En 2016, la Première League Anglaise a suivi le bon exemple des américains, montrant que le débat autour de la discrimination positive est également pertinent dans le sport.

[1] Recensement de 1872 mis en ligne https://oglobo.globo.com/sociedade/historia/censo-de-1872-unico-registrar-populacao-escrava-esta-disponivel-7275328

[2] https://esporte.uol.com.br/futebol/ultimas-noticias/2012/11/17/presenca-de-goleiros-negros-aumenta-mas-eles-ainda-sao-minoria.htm

[3] https://implicit.harvard.edu/implicit/

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