Çarşı : plus qu’un groupe de supporter de Beşiktaş, un véritable acteur politique

« En Turquie, les clubs de supporters de foot sont les rares groupes sociaux qui savent affronter la police ». Ces mots ont été prononcé par Tan Morgül, au cours d’une émission sur le football alternatif qu’il anime sur une radio stambouliote. Parmi ces clubs de supporters qu’il évoque, le plus célèbre est Çarşı, lié à l’équipe de Besiktaş. Ce groupe s’est fait connaitre notamment lors du mouvement Gezi en 2013, par sa participation de premier plan. Ainsi, tout au long de cet article, nous essaierons de comprendre comment un simple groupe de supporter peut être un véritable acteur politique capable d’affronter les autorités.  

Une existence influencée par le coup d’Etat

À la fin des années 1970, le stade d’Inönü est partagé entre les trois grands clubs de football d’Istanbul, Beşiktaş, Galatasaray et Fenerbahçe, les stades des deux derniers étant en cours de rénovation. Sarı Cem (le surnom de Cem Yakışkan, qui signifie « Cem le blond ») et Optik Başkan (le surnom de Mehmet Işıklar, littéralement « le président optique », par allusion à ses lunettes), décident de former un groupe pour organiser des nuits blanches devant le stade afin d’occuper les sièges les plus prestigieux pour être le plus visible possible. C’est ainsi que naît Çarşı (en français : le marché), éponyme du quartier dans lequel il est apparu, de la commune de Besiktas à Istanbul.

Le groupe est officiellement fondé en 1982, juste après le coup d’Etat survenu deux ans plutôt et à la suite duquel s’est instauré en Turquie jusqu’en 1983 un régime militaire ayant aussi bien façonné la vie politique que sociale. Les universités et lycées d’Istanbul, qui étaient des espaces assez politiques dans les années 1970 en raison du fort militantisme étudiant, sont devenus après le coup d’Etat de 1980 des espaces de contrôle où les policiers procédaient à des arrestations et surveillaient les activités des étudiants. Outre ces lieux d’apprentissage, nombreux étaient les espaces publics d’Istanbul dominés par le joug militaire qui surveillait la population. C’est dans ce contexte de répression des années 1980 que le supportérisme s’est politisé : l’essoufflement des mouvements de gauche dû au contexte politique a laissé une impression de vide, contraignant plusieurs militants à se tourner vers le supportérisme, l’une des rares activités collectives et publiques tolérées par le gouvernement militaire. L’expression ouverte des positions politiques de gauche par les fondateurs du groupe Çarşı a attiré les supporteurs se reconnaissant dans les idées véhiculées. Au fil du temps, le groupe est devenu un symbole de révolution, de lutte et d’anarchie, qui se retrouve jusque dans l’écriture du mouvement, avec la lettre « A » affichée en rouge.

Çarşı avec le A d’anarchie ©Guillaume Cortade

L’une des caractéristiques saillantes de Çarşı est sa forme d’action collective hautement spectaculaire. Ses supporters sont engagés et prêts à tout pour défendre leurs droits et leur équipe, ce qui est visible encore aujourd’hui. À titre d’exemple, en 2009, au cours d’un match de Ligue des Champions entre Beşiktaş et Manchester United, le volume sonore recensé dans le stade d’Inönü atteint 132 décibels (dB), l’équivalent du bruit généré par un avion au décollage. En 2013, lors du dernier match joué au stade Inönü avant les travaux face à Gençlerbirligi, la barre des 141 décibels a été franchie, un total bien plus important que les 120 dB constituant le seuil de douleur établi par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS)

Record mondial de 141 decibel lors du match avec Gençlerbirligi le 11.05.2013 ©Latif Çakiroglu
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La forme de supportérisme de Çarşı au stade constitue une vraie mise en scène presque théâtrale puisque les slogans, les chants, les pancartes ainsi que les gestes sont minutieusement préparés à l’avance, collectivement, sous l’égide de son noyau dirigeant.

Si Çarşı elimine progressivement de son répertoire d’action collective les signes évoquant la gauche au fur et à mesure que d’autres supporteurs le rejoignent, on ne peut toutefois dire que c’est un groupe d’ultras apolitique. Gökçe Tuncel, doctorante à l’EHESS, avance deux raisons le prouvant. D’une part, ses membres les plus actifs ont ou avaient des liens avec des organisations politiques de gauche. D’autre part, Çarşı fonctionne depuis les années 2000 comme une organisation d’action civique soucieuse de protéger « les opprimés et défendre ceux qui n’ont pas les moyens sociaux et/ou économiques suffisants » (selon les propos recueillis par la G.Tuncel lors d’un entretien avec Sarı Cem, NDLR). Dans cette optique, Çarşı élabore des projets humanitaires à l’intérieur mais également hors des stades en s’appuyant sur sa capacité de mobilisation de masse pour agir collectivement. Par exemple, en 2007, les ultras collaborent avec Greenpeace contre la construction d’une centrale nucléaire en affichant une gigantesque pancarte sur laquelle figurent les mots « la Turquie sans nucléaire » lors d’un match au stade Inönü.

« Une Turquie sans nucléaire » pancarte déployée lors du derby Besiktas-Galatasaray ©Aujourdhui La Turquie

En 2011, à la suite d’un tremblement de terre frappant la ville de Van, les ultras lancent une campagne d’aide aux enfants qui dorment dans des tentes pendant l’hiver. Récemment, en 2016, Çarşı s’est de nouveau illustré en débutant une autre campagne de solidarité afin de collecter des vêtements et des fournitures scolaires pour les enfants de Batman, une autre région défavorisée de Turquie. Compte tenu de ces caractéristiques (projets humanitaires, tendance politique de gauche, capacité à agir collectivement), l’implication du Çarşı au sein du mouvement Gezi est loin d’être une surprise et répondait assurément aux attentes du monde du supportérisme.

Un savoir-faire militant : le mouvement Gezi

Le mouvement Gezi fut initié par des riverains et des militants écologistes en opposition au projet d’urbanisation qui prévoyait la destruction du Parc Gezi (l’un des rares espaces verts de la ville) à la Place Taksim et la démolition d’une caserne ottomane construite en 1940, allant accueillir un centre commercial. Les protestations d’une dizaine de personnes se sont transformés en un mouvement massif de 5 millions de personnes en moins d’une semaine en mai 2013 en raison des répressions violentes du gouvernement. Les membres de Çarşı ont fait partie des groupes les plus impliqués dans les manifestations. 

Lorsque les forces de l’ordre ont attaqué les manifestants écologistes dans le parc de Gezi et sur la place Taksim, les ultras se sont rendus sur les lieux afin de protéger ces derniers, dépourvus du savoir-faire militant nécessaire pour affronter les policiers et défendre le parc. 
Les Çarşı se sont rendus au parc de Gezi où ils ont mis en place des barricades, expliqué aux autres manifestants ce qu’il faut faire et éviter pendant les attaques des forces de l’ordre, et ont été en première ligne lors des affrontements. Leur présence s’avère également capitale pour remonter le moral des manifestants épuisés par la répression violente de la police. 

Un supporter de Beşiktaş face aux ©Guillaume Cortade

En tant que groupe d’ultras, Çarşı sait très bien canaliser la passion et l’énergie tant lorsqu’il faut soutenir et encourager son équipe comme lorsqu’il faut défendre sa présence dans les espaces publics de Beşiktaş contre les forces de l’ordre ou les supporteurs adverses. Les ultras possèdent donc un savoir-faire important dans le processus de mobilisation collective : se mobiliser en grand nombre rapidement et efficacement, encourager les autres à les rejoindre et collecter les ressources nécessaires à la mobilisation collective. Ce savoir-faire explique en grande partie la raison pour laquelle Çarşı a été l’une des composantes majeures du mouvement Gezi : les ultras ont fait preuve de leur capacité à orchestrer la présence physique des manifestants afin de gagner le contrôle du Parc de Gezi. 

Par ailleurs, pendant le mouvement Gezi, Çarşı est parvenu à mobiliser les ultras des clubs de football Fenerbahçe et Galatasaray pour former le groupe Istanbul United. Les ultras de ces trois clubs de football entretenant un conflit physique et symbolique depuis les années 1970, cette union constitue en effet une exception dans l’histoire du supportérisme en Turquie. L’objectif de l’Istanbul United, dissous après l’effritement du mouvement Gezi, était de montrer le pouvoir de Gezi aux autorités publiques et de renforcer la mobilisation sociale. 

Affiche produite lors des manifestations

Durant le mouvement, les Çarşı ont également milité au sein du stade en scandant à la 34e minute de chaque match (34 étant le code postal d’Istanbul) « Taksim partout ! Résistance partout ! ». Des chants qui ont été censurés par les chaines de radio-télévision proches du gouvernement Erdogan, qui ont volontairement baissé voire éteint le son à cet instant. De nombreux chants de supporters seront aussi repris par les manifestants de Gezi et les clubs ennemis d’Istanbul iront jusqu’à clamer « Nous soutenons le club du Galatasaray [ou du Fenerbahçe], mais les Çarşı sont nos leaders !  ». 

Cette participation de premier plan au mouvement Gezi n’est toutefois pas sans conséquence. 35 supporters de Çarşı ont été accusé d’avoir voulu  renverser par des moyens illégaux le gouvernement légal de la Turquie . Face à ces accusations un des membres de Çarşı a déclaré « Si nous avions les moyens de fomenter un coup d’Etat, nous aurions d’abord fait gagner le championnat à Besiktas ! ». Ces 35 membres risquaient la peine perpétuelle mais ont finalement été acquittés.

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