Neymar, la pomme de discorde

« Le Brésilien n’est plus un objet de convoitises, il est de la famille. Peut-être qu’il nous la mettra à l’envers dans quelques années, mais on ne veut pas y penser. ». Voilà comment Damien Dole-Chabourine, journaliste et ex-ultra du PSG, décrit, dans « Paris dans les veines », son état d’esprit au moment de la présentation de Neymar au public du Parc en août 2017.

« Neymar Senior, vends ton fils à la villa mimosa » en français dans le texte ( © France football)

Samedi dernier aux alentours de 18h45. Un PSG-Strasbourg qui, malgré la belle présentation du maillot third rétro, est une purge ; jusqu’au moment où Neymar, après un match sans inspiration, décide de sonner la fin de la sieste par un sublime geste acrobatique. Après s’être fait copieusement pourrir par le Collectif Ultras Paris (CUP), le brésilien se tourne vers le virage Auteuil pour lui adresser un regard mélangeant autosatisfaction, suffisance et dédain. Les bras des ultras se lèvent. Non, il ne s’agit pas de célébrer le but que vient d’inscrire le numéro 10. Chacun dégaine son majeur, avant que le capo ne lance le chant à la gloire de Cavani. Cette forme d’ « expression obligatoire des sentiments » (Marcel Mauss) ne surprend guère le connaisseur de football, et réconforte le dernier des mohicans du football romantique. En latérales, la réaction est, à quelques exceptions près, opposée : les boîtes de pop-corn (non ce n’est pas une blague) sont jetées en l’air au moment de la célébration du joueur aussi génial qu’immature. Pour une fois, la « majorité silencieuse » a été plus démonstrative que l’habituelle « minorité bruyante ». Même si le trait est ici sans doute exagéré, la quasi-asymétrie émotionnelle entre tribunes est intéressante à plusieurs égards. Il s’agira ainsi de sortir du temps court pour esquisser une analyse sociologique des réactions, car « il est temps que la sociologie du sport échappe à l’Equipe » comme l’écrivait Marc Augé.

Le Parc des princes et le PSG sont des frères jumeaux, car quasiment nés en même temps, et siamois, car indissociables.

Le PSG est un club dit « jeune ». A peine âgé de 10 ans dans les années 1980, la plupart des spectateurs viennent moins voir les joueurs du PSG que les équipes adverses. Lors de la saison du premier titre de champion de France en 1986, le Parc ne fait guère le plein. En 1991, avec l’arrivée de Canal+, les paillettes et les stars scintillent, tandis que les dirigeants de l’époque voient d’un bon œil, et accompagnent la croissance du virage Auteuil, qui suscite progressivement la jalousie du grand frère, le Kop of Boulogne. Le rendu sonore des deux tribunes, facilité par l’architecture du Parc, est exceptionnel. Alors omniprésente, cette culture ultra ruisselle sur l’ensemble du stade. Des groupes, comme les « Authentiks », s’installent même en quarts de virage, habituellement occupés par des « lambda », nom donné par les ultras aux supporters occasionnels, dans les autres stades français. Les manières de vivre cette messe bimensuelle qu’est un match au Parc sont globalement homogènes ; certes, les gens ne viennent pas du même milieu social, mais encourager le PSG est un moment de communion. On se lève, on chante, on crie, on insulte…  Comme le relève Malek Boutih dans le documentaire « Le Parc », juste le temps du match, on se fout de savoir si notre voisin est cadre ou employé, vote à gauche ou à droite. Il est supporter du PSG avant tout. Mais au-delà de l’égalisation, certes éphémère,  des conditions, « en drainant un public large et diversifié, [le football] crée un espace où le modèle dominant est celui qui est d’ordinaire considéré comme dominé » (Eric Wittersheim, Supporters du PSG. Une enquête dans les tribunes populaires du Parc des Princes ).

 La violence chez les ultras, est marginale et centrale » (Nicolas Hourcade, sociologue spécialiste du mouvement ultra)

PSG-Bordeaux 18 novembre 2006, 15 ans des « Supras Auteuil » ( © PSG Fans.canalblog.com)

Avançons jusqu’aux années 2000, pendant lesquelles les joueurs ne sont pas à la hauteur du spectacle en tribunes. Le 18 novembre 2006, lors de PSG-Bordeaux, les « Supras Auteuil » fêtent leurs 15 ans avec un tifo qui, encore aujourd’hui, est considéré comme l’un des plus beaux tifo de l’histoire des tribunes françaises. Ce moment est révélateur de l’écart entre âge d’or des tribunes et années de plomb sur le terrain, car le PSG s’incline 2-0. La même année, une consultation est organisée par France Football auprès de 268 joueurs professionnels : le Parc des Princes serait le stade préféré des prestidigitateurs du « football circus », cher à Stéphane Guy. Malheureusement, l’année 2006 marque également la mort de Julien Quemener par un tir de policier à la suite de PSG-Hapoël Tel-Aviv. Un climat de crainte règne,  alimenté par des représentations sociales boursoufflant la réalité. En février 2010, Yann Lorence décède à la suite d’affrontements entre Auteuil et Boulogne, un paroxysme de violence et de tensions est atteint entre les deux tribunes. Le glas des années « ultras » du PSG a sonné, avec une séquence plan Leproux-rachat QSI fatale à l’atmosphère du Parc. D’une part, les supporters les plus organisés, souvent issus de classes populaires, voient leurs années en tribune balayées d’un revers main par cette décision radicale, mais sans doute nécessaire à l’époque. D’autre part, les pétrodollars qataris provoquent l’embourgeoisement des tribunes, avec un public plus sensible au spectacle et aux stars, qu’à l’attachement viscéral à une ville, un stade, des couleurs…

Le Parc sous QSI : la gentrification puis la cohabitation, aujourd’hui tendue, entre gentrifieurs et quotas de classes populaires.

La saison 2011-2012 est le bal d’ouverture du PSG version QSI. Ceux qui se prennent subitement d’amour pour le PSG sont appelés « Lynx » (en référence à la mascotte « Germain le Lynx ») par les supporters ayant traversé, tel Ulysse, la misère sportive de la fin des années 2000. Déjà amplement à l’œuvre dans le parc immobilier de la capitale, la gentrification concerne également le Parc des princes. Le phénomène désigne habituellement l’installation de classes relativement supérieures dans les quartiers historiquement populaires d’une ville Les gentrifieurs améliorent le bâti, avant de revendre leur bien, plus-value à la clef, à des personnes plus aisées. Le plan Leproux met les classes populaires dehors, plus brutalement qu’un rachat d’appartement; avant que les qataris n’améliorent le « bâti » en s’achetant des danseuses autrement plus douées que les Everton, Souza ou Pancrate (même si ce dernier était beaucoup plus attachant que les deux premiers). Mais le PSG ne se limite pas au Paris intra-muros embourgeoisé. N’oublions pas la partie « Saint-Germain » du nom du club, malgré les velléités d’effacement des dirigeants. Le berceau à fleur de lys de la ville de Saint-Germain en a fait les frais dès 2013… Paris est sa banlieue et sa banlieue est Paris. Un public populaire apporte une ferveur populaire, indissociable du football. Préoccupé par le manque d’ambiance chronique, le président Nasser demande, auprès d’une préfecture bien réticente, le retour progressif des ultras à Auteuil. « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. » nous rappelle Bossuet. Les ultras se réinstallent, même si un renouvellement générationnel a lieu.  

La cohabitation entre un public de classes supérieures, pour la plupart peu habituées aux us et coutumes des stades de football, et de classes populaires atteste d’un grand écart sociologique. Les groupes sociaux se regardent, consciemment ou inconsciemment, en chiens de faïence ; ils ne disent rien, mais n’en pensent pas moins. D’un côté, la plupart du public des loges et des latérales ne comprend pas que l’on puisse partir en pleine semaine pour aller voir son équipe à l’autre bout de l’Europe ; mais bon le RSA est généreux après tout. Derrière de telles remarques, innocentes au premier abord, l’amalgame « classes laborieuses »/« classes dangereuses » version néolibéralisme du XXIe siècle semble pointer le bout de son nez. De l’autre, les ultras ont l’impression que les classes supérieures font de l’appropriation socio-culturelle en s’établissant au Parc, en plus que de contribuer à la substitution de l’« esprit club » par l’« esprit business ». Dans cette perspective, l’anthropologue Eric Wittersheim identifie trois référents caractérisant le supporter fanatique : « le soutien au club et la conviction d’être les seuls à « vraiment » le supporter ; la jeunesse ; et enfin, une condition sociale défavorisée (ou du moins revendiquée comme telle, car il semblerait plutôt que ce soit le fait d’une haine populiste envers les « nantis », les « bourgeois ») ». Le mépris social, renforcé par le narcissisme des petites différences, est réciproque, mais implicite car l’amour du PSG prime avant tout, enfin presque.

PSG-Naples 24 octobre 2018 ( © youtube.com)

Le changement de public n’est pas qu’une question économique, mais également une question de valeurs. Certes le placement aléatoire et le prix des places ont joué sur le renouvellement des abonnés ; toutefois, la volatilité des attaches et des points d’ancrage dans une société liquide constitue un frein à la socialisation au supportérisme, qui se fait souvent de père en fils comme l’a montré le tifo de PSG-Naples. Alors que les plus fidèles supporters adhèrent à la ville par l’intermédiaire du club, les personnes ne venant au Parc que pour admirer Neymar-Mbappé n’adhèrent à rien de consistant. Cela est d’autant plus préoccupant que les jeunes pousses jurent moins par le PSG que par Mbappé-Neymar. Dans cette histoire, les « idiots culturels » ne seraient pas les ultras, mais les autres supporters, car « aveugles sur leur pratique et incapables de distance critique » (Harold Garfinkel). Les détenteurs de maillots Jordan ou ceux floquant le nom d’un joueur à peine arrivé incarnent à merveille la « figure du supporter-client qui consomme docilement le spectacle et ses produits dérivés » (Nicolas Hourcarde). Dans une société où les secteurs échappant à la logique marchande se comptent sur les doigts d’une main, les groupes ultras se fondent sur leur culture libertaire et de contestation pour agir comme un « syndicat » (expression d’Alain Cayzac, ex-président du PSG).

Arrêtons-nous un instant pour nuancer une éventuelle dichotomie « footix » des latérales et « ultras » des virages. Une analyse quasi sociologique de la scission des tribunes du Parc présente une nécessité de monter en généralités. Le « Paris c’est nous » scandé par le virage est en partie vrai, dans la mesure où les ultras défendent et portent haut l’identité du club. Cependant, ils n’ont pas le monopole du supportérisme. Des abonnés en tribunes Paris ou Borelli viennent sûrement au Parc depuis des dizaines d’années, et sont, de ce fait, plus légitimes que certains jeunes de 14 ou 15 ans dansant leurs premières « grecques » à Auteuil. Un peu d’humilité serait la bienvenue dans une culture supporter irriguée de mauvaise foi, marque de fidélité maximale au club.

« Nous ne sommes pas supporters de la victoire même si elle est essentielle ! » (banderole du CUP lors PSG-Lyon en mars)

Banderole lors de PSG-Strasbourg ( © 20minutes.fr)

En écrivant que la violence est à la fois « marginale » et « centrale » dans la culture ultra, Nicolas Hourcade fait référence à la haine que suscitent les équipes adverses. Les insultes ont beau fusé des tribunes, des banderoles et des réseaux sociaux ; le passage à l’acte est très rare. Au vu de la dualisation du traitement réservé à Neymar, une telle violence, ne serait-ce que verbale, venant d’ultras à destination de lambda est-elle envisageable ? Lors de PSG-Strasbourg, beaucoup souhaitaient que le match soit une « manifestation sacrificielle » (Christian Bromberger) pendant laquelle Neymar se serait fait casser la jambe par un Strasbourgeois, tandis que d’autres célébraient son but décisif. Fierté inflexible pour les uns, admiration béante devant le beau pour les autres. L’amateur de sport pense que l’important est de « participer », le supporter lambda pense que l’important est de gagner, le supporter fanatique pense que l’important est la dignité.

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