Le spectre d’une saison blanche ravive les fantômes de Vichy

La crise du Coronavirus paralyse la planète entière. Une situation inédite dans le monde du sport, à laquelle le football n’est pas hermétique. La Ligue de football professionnel (LFP) a annoncé le 13 mars dernier la suspension des championnats de Ligue 1 et Ligue 2 jusqu’à nouvel ordre. Depuis, alors que les personnels de santé sont en première ligne dans les hôpitaux, plusieurs acteurs du ballon rond se sont livrés à une passe d’armes. Jean-Michel Aulas, le président de l’Olympique Lyonnais passé maître dans cet exercice, a notamment fait réagir en évoquant dans une interview au Monde la possibilité d’une « saison blanche comme en 1940 ». Des propos jugés polémiques et déplacés mais qui permettent de remonter le temps et l’Histoire. Retour sur les années de l’Occupation pendant la Seconde Guerre mondiale, à une époque où tour à tour la Guerre et l’ombre de Vichy ont fait planer des années sombres sur le football français.

Une drôle de guerre pour un drôle de championnat 

Le championnat de France de football 1939-1940 est le premier championnat dit « de guerre ». Tout commence peu de temps après l’envahissement de la Pologne par les armées allemandes le 1er septembre 1939. La mobilisation générale est décrétée, les footballeurs doivent enfiler l’uniforme. Plusieurs clubs décident d’arrêter leurs activités. Pour ceux désirant rester actifs, la commission professionnelle de la Fédération Française de Football (FFF) met en place un « championnat national ». 

Faire tourner le ballon reste à ce moment là un doux rêve, l’organisation de ce futur championnat est complexe. Si la Ligue 1 saison 2019-2020 a bien commencé, le championnat de France professionnel 1939-1940 n’avait pas démarré. En effet, la première journée, prévue le 27 août 1939, avait été reportée en raison de l’imminence de la déclaration de guerre, survenue le 3 septembre. 

Les efforts payant toujours, un championnat a bien été organisé alors que la « drôle de guerre » commençait à s’immiscer dans le quotidien des français. De décembre 1939 au printemps 1940 et le début de la bataille de France, les filets ont continué à trembler aux quatre coins de l’Hexagone. Ce championnat nouvelle formule, divisé en deux groupes géographiques, le Nord (poule unique) et le Sud (deux poules), ne couronna aucun vainqueur.

Le Racing, une lumière avant la Guerre

En effet, la finale entre le vainqueur du Nord et celui du Sud n’eut jamais lieu. Dans le groupe « Sud », Bordeaux était venu à bout de l’OGC Nice sur le terrain, mais ce sont bien les Niçois qui sont allés en finale après avoir récupéré la victoire sur tapis vert car les Girondins avaient aligné un joueur portant une licence amateur d’un autre club. Les Aiglons n’eurent finalement pas l’occasion de disputer cette finale : la bataille de France mit prématurément un terme au championnat du groupe « Nord ». Dans ce mini-championnat nordiste, qui n’a pu aller jusqu’à son terme donc, le FC Rouen avait brillé avec 10 victoires en 13 matches. Les circonstances rendaient toutefois l’équité sportive bien superficielle. Alors qu’une équipe comme Le Havre avait joué 14 matchs, le Racing Club de Paris n’avait lui disputé que 9 rencontres…

La saison n’a toutefois pas été blanche pour ce même Racing Club de Paris, vainqueur de la « Coupe Charles-Simon », ancienne dénomination de la Coupe de France. Une nomenclature choisie en novembre 1916, lorsque les dirigeants du Comité français interfédéral (ancêtre de la FFF) avaient décidé la création d’une compétition destinée à honorer la mémoire de son secrétaire général, Charles Simon, tombé au front en 1915. Rassemblant au départ 778 équipes, un record, cette Coupe de France de guerre a finalement sacré le 5 mai 1940 le RC Paris, qui l’emportait face à l’Olympique de Marseille 2 à 1. Cinq jours plus tard, alors que les armées allemandes pénétraient sur le sol français, cette victoire était bien loin des esprits.

Vichy et son idéologie, une tare pour le développement du football français

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, le football s’était imposé en France comme le sport le plus populaire. La Fédération française comptabilisait alors 188 760 licenciés, plus de 5 700 clubs affiliés et une ligue professionnelle depuis 1932. La mise en place du régime de Vichy à l’été 1940 mit un coup d’arrêt à cette progression. 

Dans la droite lignée de la Révolution Nationale, l’idéologie officielle du régime du maréchal Pétain, le gouvernement français voulait créer un « homme nouveau », fort, résilient, car pour l’opinion commune les maux physiques des soldats étaient à l’origine de la capitulation française. Comme l’explique Xavier Breuil, dans un dossier intitulé Vichy et le football, « le football, fils de la révolution industrielle, semblait incompatible avec l’exaltation de la terre ». Ce retour à la terre, voulu par le maréchal Pétain, était défini dans le sport par la pratique de l’athlétisme, de la natation, de la boxe et du rugby.

Ce furent d’ailleurs les quatre seuls sports que l’on retrouvait au programme de la Coupe du Maréchal, compétition vouée à entretenir le culte du chef, dans un premier temps, et à « récompenser tout spécialement les efforts dirigés par les associations vers le développement harmonieux de l’individu et l’affermissement des qualités viriles de la race », comme on pouvait le lire dans Tous Les Sports (hebdomadaire officiel du Comité national des sports et des fédérations sportives françaises) en février 1943. Les joueurs professionnels tombaient eux-mêmes en désuétude. Ils étaient considérés comme des « dévoyés, passant leur temps dans les cafés et les dancings », comme l’écrivait Joseph Pascot, joueur international de rugby et ministre dans le régime de Vichy, dans ses notes personnelles en 1940.

Le professionnalisme devait être « aboli ». C’est le combat qu’ont mené tour à tour deux Commissaires aux Sports, Jean Borotra puis Joseph Pascot. Ce fut ce dernier qui, par une loi du 12 juillet 1943, déposséda les clubs de football d’élite de leur statut professionnel et interdit les joueurs étrangers. Cette loi instaura un championnat « régionalisé » de joueurs-fonctionnaires dont les revenus déclarés émanaient d’une ligne budgétaire fixée par le gouvernement. Enfin, il proscrivit toute rémunération financière ou en nature pour les participants aux compétitions et exhibitions, fixant des peines allant de l’amende à la prison en cas non-respect de ces règles. 

Ces mesures drastiques prises par le Commissariat des Sports entraîna une fracture avec les dirigeants du football français. Jules Rimet, par exemple, démissionna du bureau fédéral. Avant cela, il avait succédé à Gaston Vidal à la présidence du Comité national des sports (CNS) de 1931 à 1947, une époque où le Comité olympique français (COF) restait dépendant de cet organisme. Le 20 décembre 1940, avec la loi dite Charte des sports, le régime de Vichy étendit considérablement le champ d’action du CNS qui devint une sorte d’organisme d’État chargé d’orienter, de diriger, et de contrôler le sport français. En matière de politique sportive, remise en forme physique et contrôle de la jeunesse, le CNS devint le pilier du nouvel ordre moral voulu par le maréchal Pétain. Puis, suite à la nationalisation des équipes professionnelles en 1943, de nombreux dirigeants rentrèrent en semi-clandestinité pour réorganiser le groupement des clubs autorisés. Ainsi, à l’incompatibilité idéologique entre Vichy et le ballon rond, s’ajoutait des divergences d’intérêts entre les représentants de « l’ordre nouveau » et ceux du football. 

Une sélection en pointillé 

Le régime, avec ces ajustements et sa politique dirigiste, voulait redonner à la France son rang de puissance internationale par le biais du sport. Dans une Europe en guerre, le football international connaissait une relative vitalité et jouait comme un facteur de normalité. Les équipes représentant l’Axe, comme l’Allemagne ou Italie, et des pays comme la Hongrie enchaînaient les rencontres. À ces nations s’ajoutaient les sélections des pays neutres comme la Suisse et la Suède et des régimes autoritaires de l’Espagne franquiste et du Portugal de Salazar. En somme, une dizaine de « onzes » s’affrontaient, reflétant ainsi la nouvelle carte politique de l’Europe. Ajoutée aux pressions de l’opinion, cette réalité sportive encourageait les commissaires des Sports à organiser des rencontres.

Koranyi, hongrois d'origine, a été international français.
Désiré Koranyi inscrit un doublé le 28 janvier 1940 contre le Portugal (3-2) pour ses 26 ans
©Sport.gentside

Quand la guerre éclata, les footballeurs professionnels furent, eux aussi , envoyés au front. La drôle de guerre s’installa et les combats avec l’ennemi demeuraient occasionnels. C’est ainsi que le gouvernement de Vichy accorda une permission aux Bleus pour affronter le Portugal, le 28 janvier 1940 au Parc des Princes. Si les Français l’emportèrent (3-2), ce fut surtout la présence sur le terrain des joueurs Autrichiens Hitl et Hiden, et du Hongrois Koranyi – qui avaient fui le nazisme et pris la nationalité française – qui resta dans les mémoires. 

Le football était vu par la Fédération comme un exutoire à la guerre. En 1942, elle réussissait à convaincre Vichy de disputer deux rencontres internationales. À une semaine d’intervalle, la France affronta la Suisse le 8 mars à Marseille puis l’Espagne le 15 mars à Séville. De la dernière vraie sélection réunie en 1940, il ne restait que quatre joueurs. Mal préparés, les Bleus s’inclinèrent à chaque fois, respectivement 2-0 et 4-0. Le football français aura payé un lourd tribut à la guerre, à l’image de l’international Jacques Mairesse (6 sélections), prisonnier et mitraillé le 13 juin 1940 près de Sens.

Jacques Mairesse (à droite) lors de Pays-Bas - France en 1934 est mort sous le régime de Vichy.
Jacques Mairesse (à droite), un international français mort pour la France
©L’Équipe

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