À Limoges, l'incroyable histoire du demi-stade Beaublanc

C’est l’histoire d’un stade, ou plutôt d’un « demi-stade », dont la construction a été dictée sans qu’un club de haut niveau ne puisse l’occuper. Après des ralentissements au niveau des travaux et un coût bien plus important que prévu, le stade de Beaublanc de Limoges a enfin été inauguré en octobre 2018. La question de son utilisation reste cependant d’actualité dans un contexte d’élections municipales.

Cela n’a échappé à personne, le Limousin n’est pas vraiment une terre de football. Pour voir du sport de haut-niveau dans l’ex-région administrative, mieux vaut aimer le rugby avec le CA Brive ou le basket-ball avec le CSP Limoges. Champions d’Europe dans leur sport respectif, ces clubs font la fierté de la région et déchainent les passions. Illustration de cet engouement dans la capitale limousine, le palais des sports de Beaublanc affiche un taux de remplissage de près de 96%. L’ambiance y est telle que le supporter du CSP en oublierait presque la présence d’un demi-stade à quelques encablures. Achevé il y a un an dans sa nouvelle configuration, le demi-stade de Beaublanc censé accueillir les équipes de rugby et de football peine pour le moment à trouver sa place dans une ville qui vit pour le basket-ball. 

Dès le départ, un projet controversé

L’histoire contemporaine du stade de Beaublanc commence en 2010. Alain Rodet (PS), maire de Limoges depuis 1990 entreprend de reconstruire une enceinte vieillissante. L’idée fait partie de son programme électoral en vue des municipales de 2008, et l’édile limougeaud souhaite remettre le stade de la ville aux normes des compétitions professionnelles, supprimer la piste d’athlétisme et doubler une capacité qui est alors de 9 900 places. L’idée est ambitieuse, peut-être trop pour un club qui ne compte pas d’équipe au plus haut niveau. L’USA Limoges joue en Fédérale 1 – troisième division de rugby – tandis que le Limoges FC s’apprête à célébrer sa montée en… CFA 2. « Dès le départ, le projet était voué à l’échec, affirme Didier Tescher, numéro 2 sur la liste Vivons Limoges candidate aux municipales et soutenue par La France Insoumise. Pour faire l’historique, Alain Rodet s’était acopiné avec l’ancien président du club de Grenoble, qui a battu tous les records de médiocrité en Ligue 1 et a connu une rétrogradation administrative1. Celui-ci a convaincu M.Rodet que la ville de Limoges pouvait avoir une équipe en Ligue 1, ce qui m’a terrifié car ni la ville ni le tissu industriel local n’a les moyens de supporter un club d’envergure ».

Dans le détail, le projet de rénovation d’Alain Rodet se divise en deux phases : les tribunes d’honneur et sud dans un premier temps pour une capacité de 14 000 places, puis une phase optionnelle concernant les autres tribunes pour porter la jauge finale à 20 000 spectateurs. Le montant global s’élève à près de 60 millions d’euros hors taxes – 32 millions pour la première tranche, 28 pour la seconde –, un coût important pour une ville comme Limoges. Si le maire promet de finir la première tranche avant la fin de son mandat en 2014, l’opposition grince et émet des réserves quant à la pertinence du projet. « Vous voulez faire croire à notre population qu’en habillant une 2 CV avec une carrosserie de Ferrari, nous pourrons gagner le Grand Prix de France », lance alors le chef de file UMP Camille Geutier. Surtout, le maire d’alors agit en soliste et ne prend même pas le temps de consulter les clubs qui seront amenés à utiliser le stade.

Le projet initial présenté par Alain Rodet (© France Bleu)

Reste que la construction de la première tranche est approuvée lors d’un conseil municipal en 2010 et que les travaux débutent sous l’égide de l’atelier d’architecture Ferret, l’une des références françaises. Cependant, tout ne se passe pas comme prévu. Après la mort tragique d’un ouvrier en 2013, le stade connaît de nouvelles péripéties lorsque des fissures sont découvertes sur des poutres en février 2014. Des erreurs de calcul révélant un manque de ferraille sont également recensées, et entraînent la mise en liquidation de l’entreprise responsable. Le projet présenté par Alain Rodet en 2010 est au point mort, d’autant que le maire élu en 2014, Émile-Roger Lombertie (UMP), y est fermement opposé et évoque même une éventuelle démolition. Les travaux ne redémarrent qu’en 2016, soit deux ans après la date de livraison initiale, et après qu’un audit a recensé… 152 points de faiblesse sur la structure béton. La solution trouvée par l’équipe municipale pour terminer la construction du demi-stade engendre un surplus de 11 millions d’euros, pour un coût total de 63 millions d’euros. « C’est ça ou se lancer dans des procès en série pour 10 ou 15 ans », analyse alors M.Lombertie en assimilant Beaublanc à une « pyramide ».

Quelle utilisation au quotidien ?

Après une nouvelle phase de travaux interminable, le demi-stade est inauguré par ce même Lombertie un brin amer, en novembre 2018. Sur le plan technique, personne ne trouve rien à y redire. En visite quelques temps auparavant, Bernard Laporte est conquis par ce beau demi-stade offrant des services de réception ou de restauration haut de gamme. Toutefois, le président de la Fédération Française de Rugby prévient qu’il faut un club à la hauteur des infrastructures. Un besoin qui s’avère même vital pour la mairie de Limoges, qui chiffre son coût de fonctionnement à près d’un million d’euros par an. Pour l’heure, Beaublanc est occupé à temps plein par l’USAL. Premier de sa poule de Fédérale 2, le club postule pour une montée à l’échelon supérieur mais n’attire pas vraiment les foules. « Quand on joue le dimanche, on a une jauge de 1000-1500 personnes, et le samedi soir c’est plutôt 2000-2500 personnes, avec des pics à plus de 3000 personnes l’an dernier, glisse un dirigeant du club. Une affluence tout à fait honorable pour un club de ce niveau, mais qui reste largement en-deçà de la capacité maximale du demi-stade.

La situation du club de rugby reste toutefois plus enviable que celle de son homologue du ballon rond, qui repart de zéro. Relégué de N2 en N3 puis de N3 en R1, l’ex-Limoges FC n’existe désormais plus. « Le club a été liquidé en janvier 2020, et une nouvelle association le Limoges Football, a repris les droits sportifs de l’ensemble du club en jeunes et féminines », indique son directeur administratif financier Yannick Buonocore. La nouvelle entité ne sait toujours pas dans quelle division elle évoluera la saison prochaine, et l’utilisation du stade Beaublanc semble loin d’être sa priorité. En effet, le parcours du club de football limougeaud ces dernières années est semé d’embuches. Professionnel pendant trois décennies avec un passage furtif en D1 à la fin des années 1950, le Limoges FC dépose une première fois le bilan en 1987. Depuis, la dégringolade du club ne cesse de s’accélérer. « C’est un serpent de mer à Limoges ! Tous les 16 ans, il y a un dépôt de bilan, rappelle Kévin Cao, journaliste pour le quotidien Le Populaire. Depuis les années 1990, le foot est monté au maximum en CFA, et le club n’a jamais réussi à franchir le cap pour voir plus haut ». 

Ainsi, et malgré une aire urbaine de près de 300 000 habitants, il semble aujourd’hui illusoire d’imaginer un club de football professionnel à Limoges. « Nous sommes dans une zone économique assez pauvre, et on a déjà des clubs professionnels avec le CSP et le Limoges Hand (deuxième de D2) qui montent en flèche et trustent les sponsors privés, continue Yannick Buonocore. L’objectif reste de monter le plus rapidement possible en Régional 1 et de ne surtout pas brûler d’étapes. Compte tenu des budgets qu’il faut pour évoluer à ce niveau et de la conjoncture économique du département, ça me paraît très compliqué de viser la Ligue 2 ». Didier Tescher renchérit : « Limoges n’est ni Barcelone, ni Munich, ni Paris. Limoges est connue pour le CSP, et je pense qu’il vaut mieux mettre les faibles moyens des collectivités territoriales sur le basket pour qu’il reste à très haut niveau » Ainsi, le contexte économique et sportif local ne permet pas vraiment au football limougeaud de voir un avenir professionnel. Tout l’inverse, en somme, de ce qui avait été pensé par l’équipe autour d’Alain Rodet avant la première phase de travaux du demi-stade.

Lorsque les premières pierres de l’interminable chantier avaient été posées, l’idée même d’offrir un tel écrin à une commune sans réelle tête d’affiche capable d’y jouer faisait déjà jaser. « Certaines municipalités attendent que leur club soit à un certain niveau pour lancer des travaux, et eux ont voulu le faire avant qu’il y ait un club, explique Kévin Cao. L’idée de l’ancienne municipalité était de construire un stade en se disant : il y aura soit une équipe de foot en National, soit de rugby en Pro D2 ». Si cette volonté d’anticipation peut se comprendre, a fortiori au vu des difficultés éprouvées par Luzenac2, la réalité montre aujourd’hui que ces prévisions se sont avérées bien trop ambitieuses. « On ne se voile pas la face : si on n’a pas un mécène qui amène de l’argent à Limoges, ça serait déraisonnable de parler de rugby professionnel », confirme un dirigeant de l’USAL.

Les municipales pour changer le futur du demi-stade ?

Reste qu’il faut tout de même utiliser ce demi-stade pour tenter, a minima, d’en amortir le coût de fonctionnement. D’emblée, le Limoges Football botte en touche par l’intermédiaire de son DAF : « Entre le coût de location et les coûts annexes liés au nettoyage et à la sécurité, il faut compter 3 000€ par match pour le club. C’est très important, sachant qu’en National 2 on faisait une moyenne d’environ 200 spectateurs payants. Dans le cas actuel, il faudrait attirer au moins 1 000 personnes à chaque match pour rentabiliser ». Pour le moment, la municipalité tente d’organiser le plus d’évènements possible à Beaublanc. Ainsi, le demi-stade a accueilli cette année trente-deuxième de finale de Coupe de France entre Trélissac et Marseille, un match du Tournoi des VI Nations féminin et un match amical entre Clermont et La Rochelle, deux des meilleurs clubs du Top 14. Avec, à chaque fois, une réussite observée. « Sur des évènements ponctuels comme des matchs de Coupe de France ou de l’Équipe de France de rugby féminin, le stade est rempli et trouve son public. Mais de manière hebdomadaire, le stade n’est pas plein et cela a un coût », tempère Kévin Cao. Ainsi, la problématique de son utilisation régulière figure au cœur du débat. 

À l’approche des élections municipales, plusieurs listes s’expriment sur le sujet. Qualifiant le projet de « pharaonique », l’insoumis Didier Tescher estime qu’il faut « le faire vivre sans pour autant se ruiner ». Pour lui, il n’est en revanche pas question d’entamer la deuxième phase de travaux. Même son de cloche pour Vincent Gérard, à la tête de la liste Alliance pour Limoges soutenue par le Parti Chrétien Démocrate, qui ne juge pas l’agrandissement « prioritaire ». En revanche, le candidat propose une utilisation qui ne serait pas uniquement sportive : « Ce n’est pas avec les 2 ou 3 grandes rencontres organisées par an que l’on va le rentabiliser. On a imaginé y organiser des évènements autres que sportifs dans le but d’amortir le coût. Si vous prenez le Stade de France, il est aussi utilisé pour des spectacles ». 

Les différentes listes ont beau s’activer en coulisses pour tenter de rentabiliser le demi-stade, la grande majorité d’entre elles s’accorde sur le fait que l’investissement représente un vrai gâchis. « On ne construit jamais un demi-stade, lâche Bernard Drobenko, candidat de la liste L’écologie en commun (EELV-Génération.s).C’est une logique incompréhensible qui génère un demi-investissement qui n’est pas un projet abouti ». En somme, le constat est partagé par toutes les listes, à l’exception de l’équipe d’Alain Rodet à l’origine du projet, qui exprimait en 2016 ne pas éprouver de regrets. Kévin Cao, du Populaire, explique : « Deux camps s’opposent. Ceux qui ont construit le stade disent qu’il est utile pour faire venir du monde en recevant des évènements sportifs et pour des loges qui marchent bien, et la nouvelle municipalité dit que ce stade est surdimensionné ». Et le journaliste de conclure « On n’aura pas tous les jours Trélissac en trente-deuxième de finale, et il faut faire venir l’Équipe de France de rugby ». En somme, l’enjeu autour de l’utilisation du demi-stade de Beaublanc n’a certainement pas fini de défrayer la chronique, et son avenir pourrait dépendre des élections municipales à venir3.

1 : Le Grenoble Foot 38 a connu une saison 2009-2010 cauchemardesque, avec seulement 23 points et une série record de douze défaites de rang. Relégué en Ligue 2, le club poursuit sa dégringolade et termine dernier du championnat avant de déposer le bilan et d’être relégué en CFA 2.

2 : Lire à ce sujet l’excellente enquête parue dans les colonnes du Magazine Caviar, numéro 2.

3 : Contactées, les listes restantes n’ont pas donné suite à nos sollicitations.

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Elio Bono

Papa de la famille FootPol. Amateur d'Italie, de bonne nourriture, de balle ovale et d'Espagne.