Clasico : le choc des Titans

Petite histoire du mythique Clasico, Real Madrid- F.C Barcelone, une affiche de légende avec ses batailles et ses héros. Un combat épique et sans fin inscrit dans l’Espagne moderne.

Le Clasico, un nom qui fait rêver, qui fait frissonner tout fan de football. Une affiche de légende entre deux géants. Sans doute la plus prestigieuse du football moderne, entre deux des entités les plus titrées en Europe. Le Real face au Barça, c’est un mythe de notre sport, une lutte sans merci pour la couronne d’Espagne et pour le plus convoité des titres européens, la Ligue des Champions. Le Clasico, c’est un affrontement sans fin avec ses héros, Messi face à Cristiano, Guardiola contre Mourinho. Au-delà de l’aspect sportif, l’histoire du Clasico est extrêmement riche, et s’inscrit dans l’histoire moderne de l’Espagne. De l’avènement de Franco à la crise catalane de 2017, le Real et le Barça ont suivi et parfois subi l’histoire tourmentée de la société espagnole. Cette histoire a d’ailleurs été racontée avec brio par Thibaud Leplat dans son livre Clasico Barcelone/Real Madrid La guerre des mondes, paru en 2013 chez Hugo Sport.

Deux clubs que tout oppose ?

Le Clasico divise. Nul ne peut rester de marbre devant cet affrontement grandiose. Chaque fan de football, et ce dans le monde entier, a sa préférence. Le duel Real / Barça, c’est celui de deux villes, voire pour certains deux pays et deux peuples, qui s’opposent. Cette rivalité, d’abord sportive, s’inscrit ainsi dans le contexte historique d’un pays marqué par une violente guerre civile et une forte crise identitaire. Pourtant, la vision qui oppose souvent le Real de Franco au Barça indépendantiste est simpliste. Le franquisme fait partie de l’histoire du club de Madrid, c’est incontestable. Mais peut-on aller jusqu’à affirmer que le Real est un club franquiste ?

Le Real et Franco, idylle amoureuse ou mariage forcé ?

Le Real a souvent été présenté comme le club de Franco et du franquisme. Face à lui, le Barça est le symbole de résistance et de liberté. En réalité, présenter les choses de telle manière est une simplification, voire une réécriture de l’histoire. Avant d’être le club de Franco, le Real est, et a toujours été, le club du pouvoir. Il est l’équipe et donc le représentant de la capitale. Raimundo Saporta, adjoint de Bernabeu lorsqu’il était président du Real, le résumait ainsi : « Le Real est l’équipe de l’establishment, c’est l’équipe de celui qui a le pouvoir. Il a été d’abord monarchiste avec Alfonse XIII, puis républicain, puis franquiste. Le Real a toujours été le club du pouvoir, le régime a soutenu le Real mais seulement en compensation des exploits du club à l’étranger, une reconnaissance à laquelle le pays n’avait pas accès sur d’autres aspects».

Le Real est donc dans le camp du pouvoir en place, qu’il le veuille ou non et cela depuis toujours. Il évolue au fil de l’histoire chaotique de l’Espagne. L’évolution du logo du Real, montrée ci-dessous, suffit à s’en convaincre.

Ces évolutions narrent l’histoire du Real et de l’Espagne. L’apparition de la couronne en 1920 s’explique par le fait que le 29 juin 1920, le Madrid F.C. reçoit d’Alphonse XIII, alors roi d’Espagne, une onction royale. Le club prend donc logiquement le nom de Real Madrid Club de Futbol et son logo se voit agrémenté d’une couronne. Mais, en 1931, la monarchie est révolue et la République proclamée. Le Real est contraint de retirer la couronne et ce titre de « Real ». Il redevient alors le Madrid F.C.

Fait qui peut paraître aujourd’hui étonnant, entre 1937 et 1938, le club madrilène est dirigé par un communiste, Antonio Ortega Gutierrez. Ce dernier a tenté d’appliquer l’idéal communiste dans la gestion du club. Dans un entretien accordé au journal ABC, il indiquait que « les joueurs ne seront plus échangés comme des jetons ». Malheureusement, il connaîtra un destin tragique et sera capturé puis exécuté au cours de l’année 1939.

La couronne revient sur le logo en 1941, deux ans après la fin de la Guerre Civile. Le logo ne connait plus de changement majeur à l’exception de la bande mauve, symbole de la Castille, qui devient bleu foncé. Dernière évolution du logo du Real, la suppression de la petite croix située au sommet de la couronne en 2014. Explication supposée : ne pas froisser le sponsor émirati, la banque nationale d’Abu Dhabi. Faut-il voir l’effacement de l’identité madrilène au profit des intérêts financiers ?

Santiago Bernabéu, personnage controversé symbole du malaise madrilène  

Santiago Bernabéu, avant de donner son nom à l’un des stades les plus mythiques du monde, fut président du Real entre 1943 et 1978. Il a donc régné sur le club pendant la dictature de Franco, ce qui pousse certains à dénoncer ses liens douteux avec le gouvernement franquiste. L’une des plus grandes œuvres de Bernabéu pour le Real consiste notamment en la réfection du stade, qui porte alors le nom d’Estadio Chamartin. Sous son règne, l’antre madrilène peut accueillir jusqu’à 120 000 spectateurs. La question du financement de ces réfections successives pose débat. Autrement dit, est-ce le régime de Franco qui a financé les travaux du fait de sa proximité avec Santiago Bernabéu ? Pas vraiment. C’est une souscription populaire qui a financé cette œuvre colossale. Cependant, le profil du président pose question. Il a en effet servi dans l’armée franquiste avant d’arriver à la tête du club. Etait-il franquiste pour autant ? Là encore, difficile de donner une réponse claire. Il est cependant à peu près établi que Santiago Bernabéu n’a jamais réellement adhéré à l’idéologie franquiste, étant royaliste et ayant toujours gardé des liens très forts avec la famille royale. Malgré tout il est incontestable que le Real a connu un essor immense sous le franquisme, essentiellement car c’était le club du pouvoir, sans vraiment le vouloir.

Il est difficile d’affirmer que le Real était le club franquiste, du moins pas de sa propre volonté. Cependant, il existe toujours un malaise autour de cette question, certains accusant le club de cacher une part de son histoire. Dans les faits, il fait tout pour se débarrasser de cette étiquette difficile à porter. Récent exemple en date, l’exclusion des Ultras Sur, l’un des groupes de supporters les plus fervents de la Maison Blanche, de Santiago Bernabéu. Leur proximité avec l’extrême droite et leur nostalgie de la période franquiste embarrasse fortement l’état-major madrilène. Les saluts fascistes et les drapeaux à croix celtiques déployés ne sont pas une bonne publicité pour un club d’une si grande envergure. C’est Florentino Perez qui a pris la décision de les évincer du stade en 2013. Les Ultra Sur, furieux, ont contesté cette décision et et fait porter la question en justice, qui a donné raison à Perez en 2017. Les tensions sont cependant toujours vives et les Ultras Sur comptent bien regagner leur place un jour. En guise de protestation, ils auraient été jusqu’à profaner la tombe de la femme de Florentino Perez.

 Le Barça, un étendard catalan rayonnant à travers le monde

Le Barça, c’est la Catalogne. Barcelone en est sa capitale. Le club, comme le Real, a subi et vécu l’histoire chaotique de l’Espagne au XXème siècle. Mais dans l’autre camp. Durant la période franquiste, Barcelone et la Catalogne vivent alors des années terribles. Le régime interdit aux Catalans d’être catalans, la langue et le drapeau catalans sont proscrits. Le Camp Nou devient alors un refuge, un ilot de liberté dans une Espagne déchirée. Au stade, l’on parle catalan, les drapeaux rouges et jaunes y flottent librement. Certains épisodes sont restés fameux. Entre mythes et réalité, la frontière peut être floue. Mais qu’importe ! Ils font partie de l’identité catalane. Thibaud Leplat raconte notamment ce soir du 6 juin 1970 où le peuple catalan s’est révolté. Nous sommes alors en demi-finale retour de la Copa del Generalisimo, actuelle Coupe du Roi, dans un match qui oppose le Real au Barça. 

À l’aller, les Madrilènes se sont imposés 2-0 à domicile. Le match retour s’annonce bouillant, dans un pays encore dirigé par Franco. L’attente est donc immense. Les Blaugranas ouvrent vite le score, mais à la 60ème minute l’arbitre Emilio Guruceta désigne le point de penalty pour le Real. La faute est imaginaire, l’arbitre reconnaîtra plus tard s’être trompé. Mais le mal est fait, le penalty est transformé, le Real égalise, le stade explose de fureur, des milliers de spectateurs jettent les coussins de leurs siège et d’autres projectiles sur la pelouse, qui est finalement envahie. Les drapeaux catalans sont brandis. L’arbitre est contraint de renvoyer les joueurs au vestiaire. Dans les jours qui suivent, les dirigeants barcelonais protestent et le comité qui désigne les arbitres doit démissionner. Mais rien n’y fera, le match ne sera pas rejoué. Finalement le résultat sportif n’est qu’anecdotique, et ce que l’on retiendra, c’est que ce soir de juin 1970, le Camp Nou s’est enfin rebellé.

© Archives Mundo Deportivo

Cet épisode ne fait que se rajouter à la liste des Clasicos où football et politique se sont entremêlés. Comme cette demi-finale de Coupe du Roi de 1943. Le pays, très prouvé, est tout juste sorti de la terrible guerre civile qui a déchiré l’Espagne pendant trois longues années et qui a provoqué la mort de 400 000 personnes. Le Barca s’est imposé 3-0 à l’aller, mais au retour c’est la stupeur. Les madrilènes humilient leur adversaire 11 à 1. Comment expliquer l’inexplicable ? Aujourd’hui encore, nul ne connait la vérité. L’on évoque des pressions sur les joueurs catalans. Des officiels du régime seraient entrés dans le vestiaire du Barça avant la rencontre. Que s’est-il dit ? Nous ne saurons probablement jamais et les témoignages sont confus. Certains joueurs confirment que des officiels sont bien rentrés dans le vestiaire mais ne précisent pas ce qu’il s’y est passé. D’ailleurs, il y aurait également eu des pressions sur les madrilènes à la mi-temps, alorsque le score était déjà de 8 à 0, la police invitant les joueurs à calmer le jeu afin d’éviter l’émeute.

L’épineuse question indépendantiste 

 Le Barça, en tant que porte-drapeau de la Catalogne, ne peut rester de marbre face à la question de l’indépendance. Il fait partie de l’identité catalane, c’en est ainsi un symbole qui rayonne à travers le monde entier. Alors quand surgit la question de l’indépendance de la province, le club se retrouve involontairement sur le devant de la scène.

© Albert Gea-Reuters

Cependant, il ne faudrait pas simplifier la réalité et ainsi la déformer. Il ne faudrait donc pas confondre pro-indépendance et pro-référendum. La plupart des personnalités du Barça qui ont pris position dans ce conflit ne se sont pas risquées à se prononcer en faveur du oui ou du non. En revanche, elles ont défendu la tenue du referendum au nom de la démocratie et de la liberté. C’est notamment le cas de Gérard Piqué, sans doute le joueur le plus impliqué dans ce débat. Le défenseur n’a jamais caché son positionnement en faveur du referendum, notamment sur les réseaux sociaux. Ce qui a suscité une réponse frontale de Sergio Ramos, capitaine du Real, sur Twitter. Ces prises de position lui valent d’être haï par une partie du reste de l’Espagne. En octobre 2017, en pleine crise indépendantiste, le défenseur catalan est conspué, sifflé et insulté par les supporters de la Roja à l’occasion d’un entrainement de la sélection nationale. Parmi les autres acteurs du monde du football qui ont soutenu le référendum, Pep Guardiola, l’ex-entraîneur du Barça, a très récemment dénoncé avec véhémence la mise en détention des organisateurs du référendum de 2017. Les termes utilisés l’entraineur de Manchester City sont très forts, ce dernier n’hésitant pas à parler de « dérive autoritaire » et de « dérives contre les droits de l’homme ».

Le positionnement des dirigeants est encore plus important que celui des joueurs ou des entraineurs. Les présidents, notamment, représentent le club de manière administrative et sont donc très influents. Le contexte barcelonais dépassant souvent le cadre du football, ils sont bien souvent perçus comme des personnages politiques. Leur positionnement face à la question de l’indépendance est assez complexe. Certains n’hésitent pas afficher leur soutien au camp indépendantiste. Ce fut notamment le cas de Joan Laporta, président de 2003 à 2010, qui a lui-même une carrière politique et qui a fondé un mouvement pro-indépendance, Solidaritat Catalana per la Independència. Il a également été élu conseiller municipal et aurait comme ambition de devenir maire de la capitale catalane. La direction actuelle, celle de Josep Bartomeu, est plus prudente et adopte une position plus neutre. Si les violences policières et l’arrestation des investigateurs du référendum ont été officiellement dénoncées par le club, le club n’est pas allé plus loin et n’a pas pris position en faveur du oui ou du non. Laporta a ainsi indiqué à L’Équipe que sa direction « ne veut pas de problème ».

A l’automne 2017, Barcelone est en plein chaos. Le monde entier assiste à la répression ultra-violente de la rébellion catalane par le pouvoir central espagnol. C’est dans ce contexte que doit se jouer une rencontre au Camp Nou face à Las Palmas. Jusqu’au dernier moment, le report du match est évoqué. Finalement il se disputera à huis-clos. Une décision très critiquée par certains médias catalans qui y verront une forme de lâcheté et de trahison.

Ce revirement des dirigeants, ou du moins ce refus de prendre position, pose la question du « lissage » du Clasico : peut-il devenir un match comme les autres ? Jamais un Clasico ne perdra de sa saveur, du moins au niveau sportif, car le Barça et le Real resteront probablement longtemps les deux géants du football espagnol. Mais l’identité des deux clubs qui fait toute la saveur de cet affrontement n’est-elle pas condamnée à disparaitre dans un football toujours plus dirigé par les intérêts financiers ? Le Camp Nou serait-il devenu un nid à touristes, une espèce de Disneyland sportif où l’on vient avant tout consommer ? Le Bernabéu a quant à lui connu une baisse d’affluence l’an passé. Cependant, avec de meilleurs résultats les spectateurs devraient revenir. Mais au-delà de ces données purement numériques, l’effacement de l’identité des clubs dans un football ultra-mondialisé et dicté par les intérêts financiers semblent hélas inévitable.

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