Galatasaray – Başakşehir : le choc stambouliote

Nul besoin de suivre régulièrement le championnat turc pour connaître les noms de Galatasaray, Fenerbahçe et Besiktas. Ces trois clubs, à défaut de toujours briller sur la scène européenne, sont mondialement réputés pour la ferveur et la folie de leurs supporters. En revanche, le nom d’Istanbul Başakşehir (ou Medipol Başakşehir) passe plus facilement inaperçu. La rencontre entre Galatasaray et Başakşehir est donc l’occasion de s’intéresser à la rivalité naissante entre ces deux clubs, qui s’affrontent ce vendredi à 18h.

Galatasaray, club légendaire aux origines occidentales

Galatasaray fait partie du Big Three turc avec Besiktas et Fenerbahçe. La particularité de ces trois clubs est qu’ils sont tous basés à Istanbul, plus grande ville du pays. Chacun eux a sa propre identité, et son nom correspond souvent au quartier dans lequel il est implanté.

Le Galatasaray Spor Kulübü a été fondé le 1er octobre 1905 par des étudiant du lycée de Galatsaray. Ceux-ci décidèrent de fonder un club de football pour pouvoir affronter d’autres équipes déjà existantes à Istanbul. En langue turque, Galatasaray signifie palais de Galata, un quartier d’Istanbul situé sur la rive européenne de la ville. Le lycée en question est un des établissements les plus prestigieux et les plus réputés de Turquie. Il s’agit d’un établissement aux influences européennes, et plus particulièrement françaises. 

Au centre le fondateur du club de Galatasaray, Ali Sami Yen (© Archives de Galatasaray)

Fondé en 1481, le lycée dispensait surtout des cours aux élites stambouliotes dans un premier temps, avant d’être complètement ravagé par un incendie en 1838. C’est à la suite d’une visite en France que le Sultan Abdulaziz décida de redonner vie à l’établissement, fondant le Lycée Impérial Ottoman de Galatasaray en 1868. Le sultan était impressionné par la qualité de l’enseignement français, et voulait s’en inspirer pour former une jeunesse turque instruite et cultivée. Les liens avec la France se consolidèrent au fil du temps, à tel point que le Général de Gaulle, à l’occasion d’un voyage en Turquie, rendit visite au lycée de Galatasaray où il célébra l’amitié franco-turque et les cent ans de l’établissement. 

Aujourd’hui, le club de Galatasaray est l’un des plus populaires de Turquie, si ce n’est le plus populaire. Selon un sondage de 2011 pour le site de pari Bilionaire, 35% des turcs supportent Galatasaray, contre 34% pour Fenerbahçe. Cependant, les origines européennes du club lui ont longtemps valu d’être désigné comme un « traître à la nation », étiquette peu enviable dans un pays où le nationalisme est extrêmement fort. Cette désignation de « club traître » est particulièrement prégnante à l’occasion du derby intercontinental, entre Galatasaray et Fenerbahçe. Ce dernier, situé sur la rive asiatique d’Istanbul, est un club désigné comme kémaliste – de l’héritage de Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la Turquie moderne – par le journaliste Allan Kilic : « C’est un club qui revendique les valeurs de l’indépendance, tandis que Galatasaray a une image plus européenne ».  

En plus d’être affublé du surnom de « club européen », Galatasaray a aussi eu longtemps l’étiquette de « clubs des riches » ou « club de la bourgeoisie », car situé dans un quartier assez huppé. Même si ces disparités sociales tendent à se gommer avec le temps, la rivalité entre les clubs demeure intacte et toujours passionnée. Les ultras de Galatasaray sont réputés comme étant parmi les plus chauds et les plus bruyants du monde. À titre d’exemple, le groupe ultrAslan compte des dizaines de milliers de membres, en Turquie bien sûr, mais aussi dans le monde entier, et particulièrement en Allemagne où réside une forte communauté turque.

 Istanbul Başakşehir : un club artificiel au service du pouvoir ?

Istanbul Başakşehir, ou plus exactement le Medipol Başakşehir, du nom de son principal sponsor, est un club récent, mais qui compte bien s’immiscer au sommet du championnat turc. Cette ambition récente ne semble pas faire que des heureux. Officiellement, le club a été fondé en 1990 par la municipalité d’Istanbul. Il a cependant été revendu en 2014. Le profil des nouveaux propriétaires est assez particulier, puisque la plupart sont membres de l’AKP (Parti de la Justice et du développement) ou des proches la famille de Recep Tayyip Erdoğan, le président turc. L’un des principaux supports financiers du club est ainsi Medipol, une chaine d’hôpitaux ayant à sa tête le médecin personnel du président turc. Goksel Gumusdag, président du club, est lui l’époux d’une des nièces par alliance du président Erdoğan. Pour autant, ce nouveau club stambouliote est-il au service du chef de l’État turc ? 

Le président Erdogan sous les couleurs de Başakşehir. (© OZAN KOSE/AFP/Getty Images)

Erdoğan s’est beaucoup investi dans la progression de cet ovni footballistique. Le président n’a en tout cas pas hésité à rechausser les crampons pour l’inauguration du stade Fatih Terim, qui a couté 40 millions d’euros. Pour l’anecdote, il a inscrit ce jour-là un superbe triplé – devant une défense tout de même assez complice, et aujourd’hui encore, un petit musée situé dans le stade retrace ce moment historique. Les couleurs de Başakşehir peuvent aussi interpeller. L’orange est assez présent, et n’est autre que la couleur centrale dans la charte graphique de l’AKP, parti d’Erdoğan. Dans un reportage d’Envoyé Spécial diffusé sur France 2 en 2017, on peut également observer un grand portrait d’Erdoğan dans le bureau du président du club. 

Enfin, l’implantation géographique du club ne doit rien au hasard. Başakşehir est un quartier tranquille d’Istanbul, qui compte un électorat assez conservateur est donc très favorables à l’AKP et au président. 

Deux mondes qui s’opposent

L’une des caractéristiques de l’Istanbul Başakşehir, en plus d’être selon ses détracteurs « le club du pouvoir », est son extrême impopularité à travers le pays. Le club compte en effet un public très maigre. Selon  le site worldfootball.net, l’affluence moyenne pour la saison 2018-2019 a avoisiné les 3 400 spectateurs par rencontre, dans un stade flambant neuf qui peut en accueillir 17 000, ce qui le situe à la 16èmeplace sur 18 dans le classement des affluences. Ce chiffre très faible est ne pèse pas bien lourd à côté de l’affluence moyenne de Galatasaray dix fois supérieure, à hauteur de 35 337 supporters par matchs. Le poids historique de Galatasaray se ressent, malgré un taux de remplissage tout même assez faible dans un autre qui peut accueillir 52 000 passionnés.

Le stade Fatih Terim de Başakşehir sonne creux avant un match. (© YT Mehmet Ali Çetinkaya)

Au-delà des chiffres, ce sont aussi deux conceptions du football qui s’affronteront ce vendredi. D’un côté un club légendaire, qui, rappelons-le, est antérieur à la fondation de la République turque en 1923. De l’autre, un club très jeune, qui n’attire que quelques milliers de spectateurs à domicile. Galatasaray est connu à travers le monde entier, non pas pour ses performances sportives, mais bien pour ses fans et leur ferveur. Başakşehir est ainsi, comme le R.B Leipzig en Allemagne, un club particulièrement critiqué puisque symbole d’un football business, sans réelle attache culturelle ou géographique. Néanmoins, Galatasaray a également su s’adapter au football moderne, n’hésitant pas à commercialiser le nom de son stade en pratiquant le naming avec la société de télécommunications Türk Telekom. Son président, Mustafa Cengiz, est aussi un homme d’affaire. Le football turc, comme tous les grands championnats, a vu ces dernières années l’arrivée d’investisseurs financiers en grand nombre. 

Parallèlement à la rivalité politique, la rencontre qui oppose ce vendredi Galatasaray à Başakşehir est également très importante sur le plan sportif. Depuis son rachat en 2014, le club à la tunique orange joue les premiers rôles et talonne son rival. L’an passé, les deux équipes stambouliotes ont longtemps été au coude à coude dans la lutte pour le titre, Galatasaray n’officialisant sa victoire finale qu’à l’avant dernière journée. Cette année, les deux rivaux ont démarré leur saison timidement, concédant chacun quatre nuls et deux revers en onze matchs. Cependant, dans un championnat très ouvert, la hiérarchie peut très vite basculer. Respectivement aux cinquième et sixième rang avec 19 points chacun, Başakşehir et Galatasaray peuvent, en cas de victoire, s’emparer provisoirement seuls de la première place actuellement occupée par Sivasspor (21 points).

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