Jusqu’où ira le Qatar ?

« Cette victoire souligne la capacité du Qatar à avancer seul, peu importe les obstacles » estime James Dorsey, analyste à la S.Rajaratnam School of International Studies de Singapour, à la suite de la victoire lors de la Coupe d’Asie des nations de football 2019 de ceux que l’on surnomme les Al-Annabi (les « Bordeaux »). Dès lors ces mots font sens. D’une part, le Qatar « avance » sportivement. Alors que ce petit pays de seulement 2,6 millions d’habitants était peu connu des occidentaux au début des années 2000, il s’est vu attribué l’organisation de la Coupe du monde de la FIFA 2022. D’autre part, résultat d’une diplomatie sportive bien menée pour un pays à la tradition footballistique inexistante, le Qatar « avance » également dans le concert des nations. Il se permet d’exister vis-à-vis du reste du monde, malgré les « obstacles » que constituent les rivalités dans le Golfe Persique. Dans un contexte géopolitique compliqué, le Qatar « avance » à travers le football et le sport en général, comme outils de soft power (développé par Joseph Nye, il s’agit d’influencer un autre acteur à travers des moyens non coercitifs). À trois ans de l’échéance 2022, l’enjeu est grand pour ce pays aux ambitions démesurées. Un tour d’horizon de la situation actuelle s’impose pour essayer de comprendre où s’arrêtera le Qatar.

Le football au cœur de la stratégie géopolitique qatarie

Ancien protectorat britannique, le Qatar déclare son indépendance en septembre 1971. Alors qu’il s’agit à l’origine d’une région plutôt pauvre, les États du Golfe persique acquièrent, de manière brutale, une richesse conséquente à la suite de la 1ère crise pétrolière en 1973. L’accroissement de la production de pétrole donne à ces États, et notamment au Qatar, le statut de nouvelles puissances du monde arabe. Mais la volonté de chacun d’asseoir son influence et de prendre la direction de monde arabe provoque des tensions. Pour une petite péninsule comme le Qatar, l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990, ainsi que sa position géographique entre l’Arabie Saoudite et l’Iran lui font prendre conscience de la nécessité d’exister sur la scène diplomatique internationale. L’économie entière du pays étant basée sur des ressources épuisables (la pétrole et le gaz), trouver un substitut à cette dépendance et investir dans d’autres domaines est crucial afin d’assurer un avenir pérenne à l’émirat. Pour se faire le sport constitue pour lui un véritable outil de soft power. En effet, comme instrument de communication, il véhicule des valeurs universelles positives tel que le respect, le courage ou encore la solidarité. De plus, il produit une identification, une adhésion et l’émotion nécessaire pour influer dans les relations internationales. Alors que la plupart du temps, le sport ne représente qu’un complément à une diplomatie s’appuyant sur le hard power comme c’est le cas pour ses voisins du Golfe, le Qatar quant à lui en a fait l’axe prioritaire de sa diplomatie.

Cheick Tamim Ben Hamad Al Thani

Le modèle économique que nous avons choisi se base sur le sport et la culture. Ceux deux axes sont indispensables pour la bonne santé de chaque État.

La prise de conscience de l’émirat de la nécessaire visibilité et reconnaissance internationale a notamment lieu dans les années 1990 avec l’accession au pouvoir du cheikh Hamad bin Khalifa Al-Thani. Depuis 2013 et l’arrivée du nouvel émir, Tamim ben Hamad Al Thani, la ligne de conduite n’a pas changé. L’opportunité est immense et l’émir a bien compris qu’à travers le sport, il pourrait trouver la légitimité tant recherchée. Son objectif : accroître sa notoriété en augmentant le courant de sympathie mondial à son égard afin de peser dans les affaires internationales et être attractif au niveau local. La stratégie est claire, les ambitions illimitées ; et quoi de mieux que le football, sport roi par excellence, suivi par des dizaines de millions de spectateurs chaque week-end pour placer le Qatar sur la carte du monde. Animé par un activisme diplomatique sans précédent ce micro-État se lance dès lors à l’assaut du football international à coup de dollars.

La Coupe du Monde 2022 en ligne de mire

Depuis la mise en place de cette tactique, le Qatar s’est emparé de tous les aspects du sport, ne laissant aucun détail de côté. Doctorant et directeur de l’Observatoire du Qatar, Nabil Ennasri tente de résumer l’investissement stratégique du Qatar en 5 axes principaux.

Dans un premier temps l’émir qui – plus encore que de la reconnaissance – cherche à influencer l’Occident, a investi dans des grands clubs européens. Ainsi avec le rachat du Malaga CF (2010) et du Paris Saint-Germain (2011) et le recrutement de nombreuses stars de football, le Qatar s’est fait connaitre du grand public en Europe et s’est construit une image de marque redoutable.

En parallèle, l’émir a développé un réseau de diffusion télévisée au niveau planétaire, impulsé par la chaine Al Jazeera Sports, leader dans la retransmission du football dans le monde arabe. Sur le même modèle, la chaine BeIn Sport en France détient aujourd’hui les droits TV de plusieurs grands championnats européens.

Une fois implanté dans les maisons du monde entier, le Qatar a cherché à développer son championnat national de football. Pour se faire, il a attiré des joueurs de renom, le plus souvent en fin de carrière. Parmi eux, Raul, Samuel Eto’o, Mehdi Benattia ou encore Xavi Hernandez, d’abord joueur puis désormais entraîneur de l’équipe d’Al-Saad. Cependant, bien que la promotion du championnat local par ces stars ait fait grandir l’image du pays, le niveau de football proposé reste limité.

À travers ces trois premiers axes stratégiques, le Qatar s’est bâti une réputation solide.

Le Qatar, vainqueur de la Coupe d’Asie 2019 aux Émirats arabes unis ( © Qatar Football Association)

Ce projet diplomatique ne peut fonctionner correctement sans un vrai projet sportif. Le Qatar s’est donné pour mission de former des athlètes de haut niveau pour représenter le pays dans les compétitions internationales. Engageant dans un premier temps une politique de nationalisation (largement critiquée à l’étranger), Doha change de cap après que celle-ci ait été ralentie par un durcissement des législations de la FIFA. Cette nouvelle orientation est symbolisée par l’Aspire Academy, un centre de formation dernier cri basé à Doha et qui se dote d’un réseau de détection à grande échelle, notamment en Afrique. En remportant la Coupe d’Asie des nations de football en 2019, l’équipe nationale du Qatar marque son arrivée au plus haut niveau et montre au monde entier qu’il faudra compter sur elle à l’avenir. Renforçant sa crédibilité, l’émirat peut également se vanter de voir la majorité de ses joueurs provenir de son académie.

Enfin, l’accueil des grandes compétitions internationales de sport est l’axe majeur de la diplomatie qatarie. L’acquisition de la Coupe du monde de football, compétition de football la plus regardée, représente un succès significatif pour le pays. L’émirat conçoit l’échéance de 2022 comme le couronnement de sa stratégie de rayonnement international. Cela implique la construction d’infrastructures sportives dignes des plus grandes nations afin de faire émerger une économie basée sur le sport et le tourisme sportif. Prévoyant un investissement de plus de 100 milliards de dollars, cette compétition est la clé de voûte de la politique étrangère qatarie. Si son organisation s’avère être un succès, la Qatar prouvera au monde entier qu’il est capable d’accueillir n’importe quel événement. Son avenir ne sera que plus beau et sa place dans les rapports de forces mondiaux renforcée. De quoi viser encore plus haut ? Pour Thani al-Kuwari, responsable du Comité olympique de l’émirat, la réponse est claire : « La vision et l’objectif, c’est d’être hôte des jeux Olympiques, un jour ».

La Guerre « Froide » du Golfe : Le choc des ambitions

Tout semble donc aller pour le mieux pour le Qatar qui s’impose comme une nation majeure de la diplomatie sportive. Cependant ce destin ne fait pas que des heureux et Doha fait de l’ombre à ses voisins du Golfe. Les relations dans cette région du monde sont historiquement tendues. À la fin du protectorat britannique alors que sept petits émirats s’unissent sous la bannière d’une seule nation, les Émirats arabes unis, seuls le Bahreïn et le Qatar déclarent leur indépendance. Mais le point de rupture de cette dernière décennie a été les « Printemps arabes ». La libéralisation du monde arabe fait peur notamment à l’Arabie Saoudite et aux Émirats arabes unis. Ces derniers vont alors accuser  le Qatar, qui semble aller dans le sens de ces mouvements populaires, de favoriser la montée des Frères Musulmans dans la région. Le 24 mai 2017 la crise éclate. Les Émirats arabes unis procèdent au piratage informatique de la Qatar News Agency et publient un article dans lequel ils tentent de prêter à l’émir Tamim des paroles qui légitimerait l’Iran, le Hamas et Hezbollah. Le but étant de diffuser ces fake news afin de décrédibiliser Doha aux yeux de l’opinion publique mondiale. Les tensions montent jusqu’au 5 juin suivant, date à laquelle l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis et le Bahreïn décident de rompre les relations diplomatiques et économiques avec le Qatar. Ce dernier est accusé par ses voisins de soutenir en sous-main le terrorisme et il lui est reproché d’entretenir des liens trop étroits avec l’Iran, rival historique de l’Arabie Saoudite. Ce blocus marque notamment la fermeture des frontières terrestres et maritimes affectant notamment l’importation des produits alimentaires. Doha se retrouve isolé sur la scène politique régionale. Comme preuve de cette hostilité envers le Qatar, l’annonce du procureur général des Émirats arabes unis en juin 2017 évoquant l’exposition à 15 ans de prison et une amende pour toute personne qui montrerait de la « sympathie » à l’égard de l’émirat. L’isolement de la péninsule se fait de plus en plus ressentir, d’autant plus qu’un partenariat économique entre américains et saoudiens émerge et se veut nocif pour les intérêts du Qatar. Ce contexte tendu s’étend également sur les terrains de football, avec comme principal fait d’arme l’organisation de la Coupe du Golfe des nations de football en 2017. Initialement prévu au Qatar, le refus de l’Arabie Saoudite, des Émirats arabes unis et du Bahreïn d’y participer ont obligé la délocalisation de la compétition au Koweït.

( ©  Valeurs Actuelles)

Néanmoins, pas question d’abandonner le mondial 2022. D’autant plus que depuis octobre 2018 et l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, l’Arabie Saoudite est affaiblie et est mis au ban de l’opinion publique internationale. De plus, Washington qui possède sa principale base militaire à l’étranger à Al-Udeid (Qatar) assouplit ses positions vis-à-vis de l’émir Tamim. Bien que la Guerre Froide du Golfe persiste, l’horizon Qatar-2022 permet toujours à l’émirat de s’assurer de bonnes relations avec les puissances occidentales.

Controverses et soft disempowerment

Bien que la situation géopolitique dans le Golfe fragilise les intérêts du Qatar, ce sont bien plus les questionnements autour de l’organisation de la Coupe du monde qui ternissent l’image du pays. En effet, la diplomatie sportive de l’émir s’accompagne de scandales en tout genre. Outre les accusations de corruption dans le cadre de l’attribution du mondial, l’Aspire Academy fait également l’objet d’attaques certains observateurs qui pointent du doigt le recrutement abusif de footballeurs africains mineurs. Mais la polémique qui fait couler le plus d’encre est celle des conditions de travail et de vie des travailleurs étrangers sur les chantiers de la Coupe du monde. La politique de grands travaux menée pour la construction de stades, d’aéroports, d’autoroutes et de métros mobilise au total une main d’œuvre estimé à plus de 1,4 million de travailleurs immigrés. En majorité Indiens et Népalais, ces ouvriers sont soumis à la Kafala. Un système de parrainage des travailleurs étrangers installés au Qatar qui les assujettis à leur employeur, avec onze heures de travail par jour, six jours sur sept, sous des températures dépassant les 50 degrés, des salaires versés en retard (si ce n’est jamais), des logements insalubres et la confiscation de leurs passeports. De plus, ce contrat interdit à un employé de quitter le territoire ou de changer d’employeur sans l’autorisation de son employeur actuel. En somme, des conditions de vie précaires, des conditions de travail dangereuses et une liberté de mouvement limitée, ce qui a amené des organisations telles que la Confédération Syndicale du Travail (CSI) ou Amnesty International à dénoncer ce système qui ressemble à de l’« esclavage » moderne. Le nombre de décès sur ces chantiers a alerté ces organismes. Alors que le coût humain des Coupes du monde 2010 et 2014 n’ont été « que » de 9 ouvriers, 1200 ont déjà trouvé la mort au Qatar (So Foot, octobre 2014). La secrétaire générale de la CSI, Sharan Burrow estime elle que « plus de sept mille » d’entre eux pourraient périr d’ici le début de la Coupe du monde. Bien que l’État qatari réfute toutes ces accusations et se défend en évoquant des « morts naturelles », l’exploitation et la maltraitance de ces travailleurs est bien la cause numéro une de ce bilan tragique. Et ce ne sont pas les réformes visant à adoucir la Kafala qui changent fondamentalement ces conditions. L’arbitraire règne toujours sur les chantiers, quitte à faire passer les droits de l’Homme au second plan. 

Des travailleurs immigrés devant le chantier du Khalifa International Stadium de Doha ( ©  Novethic)

L’accumulation de ces scandales ternissent les ambitions du Qatar. La volonté de l’émirat d’affirmer sa place dans les relations internationales grâce à sa maîtrise du soft power pourrait se retourner contre lui, menant à ce qu’on pourrait appeler du soft disempowerment. Ce concept, qui s’oppose à celui de soft power, implique que par sa politique le Qatar perd en attractivité et en influence car ces événements sont perçus négativement par les autres membres de la communauté internationale. L’accueil d’un mondial de football implique d’être scruté par le monde entier, et ces accusations mettent en lumière le manque d’intégrité et les discriminations qui se jouent au Qatar. Le non-respect de certaines valeurs universelles, avec en tête le respect des droits de l’Homme, pourrait coûter cher pour un si petit pays qui cherche encore sa place au sein des grandes nations.

« Plus nous nous approchons de 2022, plus le Qatar devient exposé. En termes de réputation et de complications prévisibles, c’est un problème majeur pour le Qatar », Simon Chadwick, professeur en économie du sport à l’université britannique de Salford. La Coupe du monde 2022 va certainement être un tournant dans la stratégie diplomatique du Qatar. Sa bonne tenue lui permettra sans doute de grandir encore, d’autant plus que le pays s’est fait une place et constitue un allié stratégique pour les intérêts et la bonne santé économique des occidentaux. Cependant le soft disempowerment véhiculé par les scandales à répétition et l’instabilité politique au Moyen-Orient, questionne sur l’avenir du pays et sa capacité à jouer un rôle plus conséquent dans les relations internationales.

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