Athletic Bilbao : ¿Por Qué No? Por amor mio

Assez en vogue, le slogan « acheter local » s’applique plutôt à nos habitudes alimentaires, qui tendent à se rediriger vers des produits issus de circuits-courts. Consommer ainsi est moins une forme de protectionnisme qu’un acte civique de résistance aux méfaits de la mondialisation nous éloignant de notre environnement proche. Recrutant exclusivement des joueurs basques, l’Athletic Club Bilbao serait une déclinaison footballistique de ce slogan, aujourd’hui marketing, et non un symptôme de xénophobie. Le club basque est une réaction permanente à une globalisation du football ayant conforté une oligarchie de grands clubs européens, qui ont raflé tous les titres européens, mais également les loyautés, parfois multigénérationnelles, des clubs locaux plus modestes. Toutefois, certains clubs comme Sankt Pauli ou l’Union Berlin en Allemagne, et donc l’Athletic Club Bilbao en Espagne, ont décidé de résister au mouvement perpétuel et la concurrence folle qui vident les clubs de leur substance. L’ancien coach du Bayern Munich Jupp Heynckes disait qu’entraîner Bilbao, c’était « faire de la Formule 1 avec une Volkswagen ». Alors pourquoi participer à une course si l’on sait par avance que l’on va perdre ? Les supporters de Bilbao s’en foutent. Leur victoire est de conserver la substance et l’identité de leur club dont les particularités sont souvent caricaturées, et ramenées à une dimension « nationaliste », ou encore comme un des derniers hauts lieux du football romantique. Mais l’identité de l’« Athletic » s’inscrit ainsi dans un autre paradigme, plus complexe, oscillant entre nationalisme, internationalisme et localisme intrinsèque au football, le club constituant une « communauté locale ».

Football, passage du cosmopolitisme au national

Le Suisse allemand Hans Gamper crée le FC Barcelone ( © lavanguardia.com)

Le football est cosmopolite de par ses origines historiques. Alors joueur du FC Lyon – dont le vestiaire est composé, entre autres, d’un Italien, d’un Anglais, d’un Egyptien, le Suisse allemand Hans Gamper part s’installer à Barcelone. Travaillant sur place pour le Crédit Lyonnais, une entreprise internationale de chemins de fer et des compagnies helvétiques, il trouve le temps de fonder le FC Barcelone. Pourquoi le football est-il aussi populaire parmi les élites économiques cosmopolites ? Sa simplicité facilite son universalité, alors symbole de modernité au XIXe siècle. Une anglophilie s’empare des élites continentales qui découvrent le tourisme, le whist ou le bridge ; une forme de British way of life, plus distinguée que le American way of life que nous connaissons, incarnant la puissance de l’économie-monde britannique. A titre d’exemple, les joueurs des White Rovers de Paris parlent anglais entre eux, malgré leurs différences de nationalités.  Ainsi, les premiers clubs sont créés par des banquiers, des courtiers et des négociants cosmopolites, qui ont tous comme point commun d’être en accord sur le développement du libre-échange.  

Mais, à coté de cette tendance internationaliste, le football devint aussi rapidement dans de nombreux pays l’expression idéale d’un sentiment national. (Pierre Lanfranchi)

L’anglophilie originelle du football n’est pas monolithique pour autant. L’Espanyol Barcelone, créé en 1900, est une réaction au FC Barcelone, à l’instar du  Stade Français en 1892, qui répond, quant à lui, au Racing Club. Mais l’activité physique ne se limite pas uniquement au football. La gymnastique se pratique de plus en plus en France et en Allemagne, pays dans lesquels elle véhicule des idéaux patriotiques voire nationalistes, avec la perspective de préparer les futurs soldats de la nation. Le début du XXe siècle marque également  l’émergence de styles nationaux, facilités par la structuration progressive des championnats domestiques et des règlements très stricts concernant le nombre de joueurs étrangers par équipe. Le terme « football » est de plus en plus traduit : « fußball » en allemand, « calcio » en italien,  « labdarugas » en hongrois et  « nogomet » en Croatie. Et en français ? Rien. Sans doute révélateur de la faible culture sportive du pays de la « glorieuse défaite ». A l’échelle continentale, le football serait, pour transposer la formule de Clausewitz, la continuation de la guerre par d’autres moyens. Les nations s’affrontent en construisant des styles de jeu propres, une forme d’ethos national se crée, favorisant des préjugés très stendhaliens sur les sélections qui seraient « une communauté imaginée qui deviendrait plus réelle lorsqu’elle est représentée par une équipe de onze personnes » selon l’historien Pierre Lanfranchi.  

L’Athletic Club et le nationalisme basque

Ces « communautés réelles » existent également dans les clubs, qui peuvent revendiquer une identité régionale ou de quartier. Qu’on le veuille ou non, l’Athletic Club est intimement lié au nationalisme basque ; le club nait en 1898, soit trois ans après la création du parti nationaliste basque (EAJ-PNV) à Bilbao. Le football est alors utilisé pour attirer des immigrés aux idéaux nationalistes basques. A partir de 1919, une politique de recrutement exclusivement basque est mise en place. Malgré des fluctuations, elle persiste encore aujourd’hui.

La cantera, symbole et moyen de la perpétuation de la politique du club (© athleticfeelings.blogspot.com)

Le centenaire du club est fêté dans un contexte de radicalisation politique et de violence politique entre nationalistes basques et l’État espagnol. Les nationalistes tentent d’utiliser l’Athletic comme un vecteur de revendications, même si le club et sa politique de recrutement sont aussi populaires auprès des nationalistes que des non-nationalistes ; il n’est pas un étendard du nationalisme basque car tous les Basques ne se reconnaissent pas dans « une » définition de l’identité basque, mais également parce que des non-nationalistes supportent l’Athletic et défendent sa politique sportive. De plus, le club ne représente pas tout le Pays basque, mais seulement la province de Biscaye ; la province la plus nationaliste, Guipuscoa, possède déjà son propre club, la Real Sociedad, créé en 1909. Il y a ainsi un décalage entre les représentations sociales qui considèrent l’Athletic comme le club basque par excellence, et le fait que les provinces frontalières de Biscaye ne sont pas nécessairement pro-Athletic.  Si ce n’est pas « le » club basque par excellence, il est du moins le seul à pratiquer une telle politique sportive, qui connaitra des assouplissements progressifs.  Car, comment définir un « Basque » ? Les ancêtres ? Le lieu de naissance est souvent le critère retenu, car il transcende les éventuelles différences ethniques. A titre d’exemple, certains joueurs ayant grandi à Bilbao sans être né dans le Pays basque se voient exclus de l’équipe. Cette règle est plus lâche à partir des années 1980, pour privilégier des joueurs ayant évolué dans des canteras (« centres de formation ») liés au club. Vingt ans après son passage en tant qu’entraineur, le très passionné Luis Fernandez tresse encore des louanges au système de formation.

Émergence progressive du football globalisé

Le Camp Nou, vitrine du stade globalisé (© Blaugrana France‏ @FranceFCB)

Avec l’arrêt Bosman en 1995, les barrières empêchant la circulation des joueurs implosent, et, par effet de ricochet, les communautés locales volent en éclat. Elles constituent en effet un frein à la substituabilité et de l’interchangeabilité prônées par la logique marchande. L’Athletic Club sera un « non-sujet » (Gustavo Esteva et Madhu Suri Prak, Grassroots Post-Modernism: Remaking the Soil of Cultures Paperback) du football post-arrêt Bosman. L’entité serait même « hors-sujet » par rapport à l’écosystème urbain et aux transformations qu’a connues la ville de Bilbao à la suite d’une désindustrialisation partielle et de la tertiarisation des années 1980. Mais revenons au terrain. Les joueurs deviennent des actifs parfaitement mobiles, ce qui sied à merveille à la logique économique. Les milliardaires, Malcolm Glazer avec Manchester United (même si des supporters dissidents ont créé le FC United au moment de la reprise en 2005) ou Roman Abramovitch avec Chelsea, transforment des clubs en véritables entreprises multinationales. Cependant, de par leur modèle de socios, certains clubs espagnols, comme l’Athletic Club, le FC Barcelone, le Real Madrid ou le C.A. Osasuna, résistent, peu ou prou, à ces changements. L’Athletic montre que la standardisation et la rationalisation, menant à des clubs vidés de leur substance, ne sont pas des fatalités, même si le modèle pourra, et devra, être questionné dans les prochaines années. La concurrence accrue entre clubs basques, le taux de natalité de la région et l’hétérogénéisation de sa population rendent-ils possible la sauvegarde des liens substantiels entre un club, un territoire et sa communauté imaginée ?  

Son image de « village des irréductibles basques » attire l’attention des derniers romantiques du football.  Dans son article “Resisting the globalization, standardization and rationalization of football: my journey to Bilbao”, l’universitaire britannique Mark Groves, supporter de Wolverhampton, décrit comment les supporters de Bilbao rencontrés mettaient systématiquement en avant la politique de recrutement de leur club (« Tu sais que l’Athletic ne prend que des joueurs locaux ? »). Malgré son attachement aux Wolves, l’universitaire commet un crime de lèse-majesté ; il se met à supporter Bilbao, « I will always be a Wolves fan first and foremost, but I will always remember my first trip to San Mames because from that night on Athletic became very much established as my second team. ».   En effet, aujourd’hui, de nombreux supporters se projettent vers des « clubs d’élection » (Ludovic Lestrelin, Les territoires du football : l’espace des « supporters à distance ») qui ne se réduisent pas aux partisans qui se rendent dans les stades ; ce mode de supportérisme développe des formes d’attachement aux équipes reposant sur les identifications sportives transterritoriales. Il y aurait ainsi un effet de ciseaux entre ce mouvement et la « distance continue » observée par Cornel Sandvoss par rapport aux clubs locaux plus modestes. Tout romantique du football, quel que soit son club, est admiratif de la manière avec laquelle l’Athletic Club est une antithèse des « super-clubs » rationalisés et standardisés (Bale & Sandvoss, A Game of Two Halves: Football Fandom, Television and Globalisation).

C’est la mi-temps, les bocadillos faits maison sortent des poches ( © Borja Guerrero)

San Mames serait en quelque sorte l’anti-Bordeaux, dont le propriétaire souhaite écouler des hot-dogs dans les travées du Matmut Atlantique, ou stade René Gallice (les ultras du club, d’ailleurs très proches de ceux de l’Athletic, refusent le naming et ont renommé « leur » stade du nom d’une légende du club) ; car au moment de la mi-temps, les habitués de la catedral ne se précipitent pas à la buvette, mais sortent tous un bocadillo ou une part de tortilla soigneusement emballés dans du papier d’aluminium. Conservant sa sacralité, la nouvelle catedral, inaugurée en 2013, résiste coûte que coûte à la « mallification » (Richard Giulionotti, A Sociology of the Global Game) des enceintes sportives, même si le restaurant panoramique San Mames Jatetxea, situé à la porte 14, surplombe le stade. Peut-être l’exception qui confirme la règle dans un stade où les supporters n’ont pas abandonné l’idée de pouvoir influencer le sort de la rencontre, contrairement aux changements constatés par les joueurs au Bernabeu ou au Camp Nou. Toutefois, il ne s’agit pas de polariser le football entre les « bons » clubs résistant au football-business, et les « mauvais » clubs devenus des multinationales. Même s’il est l’une des plus grosses fortunes d’Espagne, le président du Real Madrid Florentino Perez apprécie que les joueurs déclarent « avoir toujours eu envie de jouer pour le Real Madrid ». Argument marketing ou véritable lien affectif ?

« La bulle du foot-business finira par éclater et les gens reviendront à l’essence même de ce sport » Aitor Elizegi, président du club

N’est-ce pas un tort que d’avoir raison trop tôt  ? Élu par les 45 000 socios, le président est garant de la continuité de cette spécificité et n’échappera pas à la vindicte populaire en cas d’arrogante tentative de changement. Le système démocratique des socios veille au grain. Quoi qu’il en soit, les supporters ont fait leur choix : leur fierté primera toujours sur le sportif. Le modèle de socios permet de quitter clairement l’habituelle dichotomie « équipe-club » pour adopter un triptyque « équipe-club au sens d’institution-dirigeants élus ».

Un «Roquefort d’abord, McDo go home» transformé en « amor mio d’abord, football-business go home »

En 1999, en représailles à la surtaxe du Roquefort par les États-Unis, et contre la «malbouffe», des agriculteurs français avaient décidé de protester en démontant le McDonald de Millau, symbole de « McDomination » vis-à-vis des produits locaux.  Avec 80 %  des joueurs de l’équipe première formés au club, l’Athletic Club démontre une dépendance du sport comme institution sociale par rapport à la production de différences culturelles locales. Plus encore, le club parvient à renverser le stigmate de non-conformité à la globalisation et au libre-échangisme. Dans une publicité de la Fondation Athletic Bilbao, on voit successivement un enfant recevant un maillot rojiblanco floqué Platini, San Mames célébrant un but de Koeman, des supporters accueillant le nouveau león Stoichkov à l’aéroport. Magnifique, tentant n’est-ce pas ?  « ¿Por Qué No? » demande la voix off. La réponse est limpide. « Por amor mio ».

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