Au Chili, où le football n’est plus l’opium du peuple

Le jeudi 17 octobre 2019, les Chiliens sont sortis dans les rues pour manifester. Trente ans depuis la re-démocratisation du pays, trente ans d’insatisfaction populaire. Le Chili est le champion des inégalités sociales de l’OCDE. Jorge Valdivia, joueur le mieux payé de la ligue chilienne en 2017, gagnait plus de 210 salaires minimums par mois, 7 fois plus qu’un ministre chilien. Cependant, le salaire des footballeurs choque moins l’opinion publique.

Une situation politico-économique compliquée

Plus d’un million de personnes, soit plus d’un sixième de la population de la ville de Santiago, sont sorties manifester dans les rues de la métropole. L’élément déclencheur a été la 3èmeaugmentation du prix des transports publics depuis le début du second mandat du président Piñera en 2018. La crise témoigne d’un mécontentement social ancien. Les indices de bien-être chiliens, comme l’IDH et le PIB par personne, sont pourtant très élevés pour la région latino-américaine. Cependant, ils ne traduisent pas le véritable niveau de vie des travailleurs.

Les chiliens travaillent 45 heures par semaine, avec seulement 15 jours ouvrés de vacances par an. La moitié des travailleurs perçoivent un revenu inférieur à 530 euros par mois, alors que le coût de la vie est proche de celui de la France. Les services « fondamentaux », comme l’éducation et la santé, sont majoritairement payants et privatisés. 90% des retraités ont un revenu inférieur à 200 euros par mois.

Manifestation du 25 octobre. © Nicolas Netto Souza
 

L’instrumentalisation du football par le gouvernement : Panem et Circenses

Ce jeudi 17 octobre, des étudiants s’organisent et enjambent le métro pour manifester contre la hausse des prix des billets. L’acte est marqué par une forte répression policière. En réaction, le vendredi soir ont lieu les premières émeutes. Les manifestants construisent des barricades dans les principales rues de la ville, et détruisent les arrêts de bus ainsi que les stations de métro.

En réponse, le président Piñera déclare l’état d’urgence, le général Iturriaga assume le contrôle de la sécurité du pays, l’armée est convoquée dans les rues, et le droit de manifester et de se réunir est suspendu. D’un côté, l’État déclare la guerre, de l’autre, la société civile chilienne se prépare pour l’affrontement. Au milieu de tout ça : un important match de foot.

Le clasico entre Universidad Católica et le Colo-Colo, respectivement premier et deuxième de la ligue, était prévu pour le dimanche 20 octobre. Une victoire de la Católica pourrait couronner l’équipe comme championne de la ligue chilienne. Le général Iturriaga consacre la quasi-totalité de sa première prise de parole publique au sujet du chaos social qu’affronte la société chilienne à défendre l’importance du déroulement du match. Aucun mot du président, ni du chef de l’armée à propos de revendications des manifestants.

Tous les événements majeurs du week-end ont été immédiatement annulés, sauf le match de football. Il existe alors une volonté de la part des dirigeants de montrer que la situation est sous contrôle. Le match de football est ainsi comme un thermomètre de normalité. Le repousser serait assumer l’incapacité des forces de l’ordre à maintenir la paix sociale. Comme sous l’Empire Romain, où les empereurs distribuaient du pain et organisaient des jeux pour calmer les foules. Au Chili, ce sera un échec pour le président Piñera, puisque, le lendemain des manifestations avec une plus grande adhésion populaire ont lieu et l’Association Nationale de Football Chilien est obligée de reporter le match sine die.

Ultras de l’Universidad de Chile à Plaza Italia, lieu central des manifestations à Santiago. © Carolina Guimaraes

Le rôle social du footballeur

Une fois célèbres et dans les clubs les plus prestigieux, les athlètes de football font eux-mêmes partie de l’élite économique. Plusieurs, comme Messi, Ronaldo et Neymar, sont même protagonistes d’affaires d’évasion fiscale. Les bénéfices économiques peuvent aliéner l’orientation politique de certains joueurs qui souvent oublient les difficultés passées dans leur jeunesse et la dimension structurelle de la difficile ascension sociale en Amérique Latine.

L’engagement politique des athlètes est la plupart du temps inexistant. Dans le cas du Chili, le joueur du Colo-Colo, Valdivia, a été vivement critiqué par son silence.  Pendant la campagne présidentielle, le joueur a défendu la candidature de l’actuel président Piñera. Alors que ses collègues soutiennent vivement les manifestations, la situation sociale du pays est passée sous silence dans les réseaux du joueur. Ce n’est qu’après la manifestation du 25 octobre, ayant réuni plus d’un million de personnes, que le joueur décide de se prononcer en faveur du mouvement sur Instagram : une seule publication, commentaires bloqués.

Cette posture d’abstention politique est le résultat d’un processus de surexploitation de l’image du footballeur comme produit de marketing. En dehors des terrains, Cristiano Ronaldo empoche 230 000 euros par publication sponsorisée sur Twitter. La star évite les engagements politiques pouvant faire polémique et dévaloriser son image. Les clubs découragent également les joueurs de manifester leur opinion et, quand ils le font, les médias entretiennent le stéréotype des footballeurs sans formation, et dont l’opinion ne serait pas importante dans le débat public. Cela été le cas du roi Pelé, qui a dédié son 1000èmebut aux enfants pauvres, et ce en pleine dictature militaire. Le fait est alors passé sous silence.

Cette abstention n’est pas politiquement neutre. En Amérique Latine, les footballeurs ont énormément de protagonisme social et pourraient avoir un impact politique important. Le droit au silence politique ne se fait pas sans conséquences. D’un point de vue philosophique, nous pouvons dire qu’un fait n’existe que lorsqu’il est vu par les hommes. Dans une situation telle qu’au Chili, où l’État a recours à un niveau de violence condamnable d’un point de vue humanitaire, ne pas se positionner signifie légitimer cette violence. Lorsque quelques citoyens luttent au nom des droits de tout le peuple, le soutien par des agents sociaux influents est essentiel pour que la lutte puisse se généraliser, d’où l’important rôle social que devrait avoir le footballeur.

Une grande partie des joueurs connaissent, grâce au sport, une opportunité unique d’ascension sociale, souvent impossible par les voies traditionnelles du marché du travail. D’autant plus au Chili, où l’offre d’éducation est essentiellement privée et de mauvaise qualité, et où la mobilité sociale est réduite. On pourrait parler d’un « devoir de classe » de la part des joueurs, une obligation de montrer de la reconnaissance envers leur milieu social d’origine.

Certains joueurs, issus de milieux défavorisées, n’ont pas perdu leur conscience de classe et démontrent leur solidarité envers les manifestations au Chili. Gary Medel, joueur chilien de l’équipe de Bologne, a très tôt montré son soutien aux manifestants chiliens. Il en est de même pour le joueur Arturo Vidal qui reconnait que le football a été pour lui le seul moyen de s’en sortir. Ni Medel, ni Vidal n’ont oublié leurs origines : l’un, voisin de trafiquants de drogues pendant sa jeunesse, l’autre ayant déjà connu la famine dans un des quartiers les plus pauvres de Santiago.

D’autres vont même plus loin, comme Ignacio Saavedra, milieu défensif de la Católica, repéré par des journalistes au milieu de la foule.

L’importance des collectifs de supporteurs dans les manifestations

La « Garra Blanca », groupe ultra du Colo-Colo, est indéniablement l’un des collectifs les plus mobilisé. Le mercredi 16 octobre 2019, la veille de la toute première manifestation, ils s’organisent à travers les réseaux sociaux et participent à l’enjambement du métro de Santiago. Comme les Çarşı en Turquie (ultras du Beşiktaş d’Istanbul), les ultras chiliens sont les rares groupes sociaux à avoir l’habitude d’affronter la police.

Depuis son origine, l’équipe du Colo-Colo est la plus populaire du Chili. Son nom rend hommage à un leader indigène, symbole de la résistance du peuple mapuche contre la colonisation espagnole. La lutte politique fait partie de l’agenda de la Garra Blanca. Une importante activité de l’association est l’organisation d’événements pour la récolte de fonds au nom de familles en situation de précarité. Une partie de l’organisation se dit antifasciste et a pour but de lutter contre tout type de discrimination. L’opposition au président est ancienne. L’an dernier, ils invitaient leurs supporteurs à une marche pour la résistance mapuche face à « la brutale répression du gouvernement fasciste de Piñera ».

 

Mais ils ne sont pas les seuls, les ultras de l’Universidad de Chile et de la Católica les rejoignent dans les actes qui suivent. Les supporteurs des trois grands clubs de Santiago laissent leurs différences de côté et s’unissent au nom de demandes sociales transversales et communes.

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