Extrêmes droites et football : le stade de la cohabitation

Les références aux extrêmes droites dans le football moderne ne se comptent plus. Parfois, elles sont l’étendard de fierté, comme pendant le derby Lazio – Roma du 6 janvier 2005, où le laziale Paolo Di Canio leva le bras en l’air pour célébrer un but, à la gloire de l’ancien dictateur Mussolini. D’autres fois, elles sont l’objet d’insultes, comme les « vichystes » que l’on peut entendre chez certains groupes de supporters visant des clubs réputés pour tolérer des groupuscules à l’idéologie politique ambiguë, comme l’OGC Nice ou l’Olympique lyonnais. De ce fait, comment les extrêmes droites se servent-elles du football pour se refaire une santé ? Pourquoi se servir des stades pour s’exprimer politiquement, en allant des insultes racistes à, parfois, des signes explicites d’affection au IIIe Reich ?

Hooligans et néonazis : une séduction réciproque

En Allemagne, un pays qui lutte pour conserver une démocratie stable et ne pas laisser se propager des idéologies similaires au nazisme, il est intéressant d’observer les comportements des groupuscules d’extrême droite et des partis politiques ultra-nationalistes. C’est dans le Land de la Saxe que les velléités de ce type sont les plus flagrantes. Et pour cause, la région rassemble plusieurs éléments qui constituent ce que les spécialistes en la matière qualifient de « terreau fertile » à l’expansion des mouvements d’extrême droite. 

Le premier, un fort chômage, est symptomatique d’une économie précaire. Le Land détient un taux de chômage important (6%, le plus élevé outre-Rhin) et le 12ème PIB par habitant du pays, sur seize Länder. Deuxième élément, et non des moindres, un taux d’immigration en récente expansion. La sociologue allemande Helgard Kramer rappelle qu’en ex-RDA (Allemagne de l’Est), « il n’y a jamais eu plus de 1 à 2% d’étrangers », et qu’une ville comme Chemnitz en compte désormais 4,5 %. 

La progression de la mouvance d’extrême droite n’est ainsi pas vraiment une surprise en Allemagne. Le parti ultra-nationaliste AFD (« Alternative für Deutschland ») est en pleine croissance et détient 95 sièges au Bundestag, le Parlement fédéral allemand. Particularité de ce phénomène outre-Rhin : la politisation d’une frange de hooligans, plutôt habitués des bagarres entre supporters, avec comme terrain de combat les stades de foot et leurs alentours. Certains militants d’extrême droite voient les organisations hooligans comme un nouveau vivier : ils y trouvent plusieurs similitudes avec leurs propres groupes, notamment l’aspect radical et très organisé de ces structures. 

Une partie des hooligans et militants, dont certains néo-nazis, ont surtout trouvé un ennemi commun en ce qu’ils appellent « l’islamisation de l’Occident ». Lors d’un rassemblement à Cologne en 2014, ceux-ci marchant côte à côte ne s’en cachaient pas dans leurs slogans : « Ici ce sont les barbus d’Allah qui gouvernent », « Nous ne voulons plus de ces sales porcs de salafistes ».

De nombreux acteurs voient la stratégie de ces mouvements comme une technique opportuniste de propagation dans la société. Un ancien membre d’un groupuscule nazi, interrogé par France 24, résume très bien la situation : « Les néo-nazis veulent mobiliser pour leur cause et faire de l’agitation. Les mouvements néo-nazis sont de plus en plus interdits, et l’extrême droite a connu récemment plusieurs défaites électorales, donc ils se servent de ce nouveau potentiel ». 

« Ho.Ge.Sa » pour « Hooligans Gegen Salafisten » ou «Hooligans contre les Salafistes »

Olaf Sundemeyer, journaliste allemand spécialiste de l’extrême droite, évoque quant à lui le danger de la décomplexion, ainsi que la légitimité de plus en plus accrue du sentiment d’appartenance aux mouvements néo-nazis : « L’histoire allemande est ce qu’elle est, donc en Allemagne, on ne peut pas exprimer son racisme comme ça, cela conduit forcément à l’isolement social. Mais si ce mécanisme est rompu, alors là, on fait face à quelque chose de dangereux, de très dangereux ». Le milieu hooligan déplore l’amalgame désormais intériorisé par une partie de la population, et l’effet de caisse de résonance : « Le citoyen lambda pense que tous les hooligans et les crânes rasés sont nazis, car c’est l’image qui est véhiculée dans les médias, et c’est exactement ce que voulaient ces types ».

Il est donc intéressant de constater qu’outre-Rhin, l’instrumentalisation du football à des profits politiques d’extrême droite est dans la lignée de l’histoire du pays. Cela se vérifie non seulement par rapport aux conséquences de la Seconde guerre mondiale, mais également avec l’histoire récente. En effet, des membres du « bureau d’information contre l’extrême droite » à Dresde, capitale de la Saxe, dénoncent une riposte politique régionale trop tardive pour limiter ces mouvances. Ils font alors référence à l’ancien président de la Saxe Kurt Biedenkopf (1999-2002), qui affirmait pendant son mandat que le Land était immunisé contre les néo-nazis. Selon Grit Hanneforth, ces derniers ont profité de cet évitement pour agrandir leurs structures.

En France, le hooliganisme d’extrême droite s’active par tous les moyens

On peut noter que les moyens d’expression des hooligans d’extrême droite relèvent de la lutte publique, mais également de la lutte discrète, c’est-à-dire de l’infra-politique. L’infra-politique, concept développé par l’anthropologue James C. Scott peut se caractériser comme « la lutte circonspecte menée quotidiennement par des groupes subalternes se situant, tels des rayons infrarouges, au-delà du spectre visible ». Autrement dit, l’infra-politique s’oppose à la révolte dite « spectaculaire », à toutes les formes de résistance publiques et déclarées. Dans le cas des mouvements représentant une « résistance » par les hooligans néo-nazis, cette lutte est la partenaire silencieuse de formes de résistances « bruyantes ».

On peut notamment le constater en France à travers le comportement des « Zouaves », un « groupuscule de combat » selon les services de renseignement, monté en avril 2018 par des anciens membres du GUD (« Groupe Union Défense » organisation étudiante d’extrême droite, très influente notamment dans les années 1970, auto-dissout en 2017).

L’ennemi que combattent les « Zouaves » est l’ennemi traditionnel de l’extrême droite : l’immigré. Ainsi, ils luttent, à l’instar de leurs homologues allemands, contre ce qu’ils appellent la « colonisation de l’Occident ». Dans les deux pays, ces groupuscules n’hésitent pas à invoquer la théorie du « grand remplacement » pour justifier la nécessité d’une lutte par des actes forts. De ce fait, les Zouaves, tout comme les autres membres des GUD de chaque ville, considèrent leurs actes comme une résistance au système. Les ennemis spécifiques aux hooligans néo-nazis sont également les populations aisées et les « antifas » (militants antifascistes radicaux). Les actes de plusieurs groupuscules d’extrême droite radicale rassemblés durant l’acte III des Gilets Jaunes sur les Champs-Élysées le 1er décembre 2018 sont caractéristiques d’une résistance publique, mais aussi discrète, relevant de l’infra-politique.

Membres de la « Milice Paris » s’affichant avec des bras tendus et des « saluts de Kühnen », une variante à trois doigts du salut nazi.

Dans les signes de révolte « bruyante », on peut relever des formes qu’on pourrait qualifier de « conventionnelles » pour des hooligans : l’installation de barricades, et des affrontements musclés avec les forces de l’ordre. La lutte discrète, « non conventionnelle », qui complète ces actions, est caractérisée par la gestion intra et inter-groupes, qui se fait à l’abri de toute surveillance. En effet, le groupe des Zouaves est souvent accompagné d’autres mouvances, comme la « Milice », composée ni plus ni moins de… hooligans de l’ancienne tribune Boulogne du Paris-Saint-Germain. Étaient présents également lors de cet acte III d’autres individus habitués des rixes politiques d’extrême droite, comme l’ancien responsable du GUD Paris et ex-membre du « Blue Wolves » et des « Infâmes », des groupes de hooligans du Paris Football Club, autre club de la capitale. De ce fait, la capacité de ces groupes à se rassembler, communiquer, et s’organiser, constituent des marques de lutte infra-politique, car même si certains de ces groupes sont l’objet de surveillance par les services de renseignement, leur gestion se fait globalement en dehors des radars étatiques.

La tribune Boulogne : illustration d’un mariage dangereux

Initialement un virage du Parc des Princes constitué de 6 000 places et composé en grande majorité d’ultras, la tribune Boulogne devient le QG de skinheads néo-nazis à partir du début des années 1980. Elle acquiert une bien triste notoriété par certains chants racistes ponctués de violence verbale et physique à l’encontre de personnes de couleur, des affrontements avec des supporters adverses et les forces de l’ordre ou des graffitis d’extrême droite. Tandis qu’une partie du kop déplore ces actes, une autre partie laisse paraître sa joie, par l’intermédiaire du slogan « plus nous sommes craints, plus nous existons ». Le sociologue Alain Ehrenberg qualifie ce phénomène de « rage de paraître ».

Si ultras et hooligans cohabitent au sein du kop, il semble important ici de revenir sur la différence entre ces deux mouvements. Un ultra a pour centre d’attention le football, en participant parfois à des affrontements physiques. C’est l’inverse pour le hooligan : sa priorité est l’affrontement physique. À l’instar des « hools » d’Europe de l’Est, le football est secondaire.

Cette minorité visible de supporters d’extrême-droite avait pour habitude de faire des saluts nazis pendant que retentissait la Marseillaise, ou de traiter de « juifs » les adversaires qui gardaient la balle trop longtemps. Le summum de la violence antisémite fut atteint lors d’un match contre l’Hapoel Tel Aviv en 2006, lorsque des hooligans de la tribune Boulogne prirent à partie un supporter juif, avec des insultes antisémites et des menaces d’agression physiques. La situation dégénéra par la suite, impliquant les coups de feu d’un policier antillais, traité à son tour de « sale nègre ».

De manière générale, la tribune Boulogne était-elle un haut lieu de récupération politique de l’extrême droite ? Rien n’est moins sûr. Le Front National (actuel RN) qualifiait dès le début les hooligans nazis de « voyous », et les considérait comme nuisibles à son image. Certains groupes politiques, comme le Klan ou le Mouvement nationaliste révolutionnaire (MNR, rebaptisé Troisième Voie) comptent des fans parisiens dans leurs rangs, mais leur stratégie d’infiltration n’est pas davantage avérée. Dans les années 1980 et 1990, d’autres groupuscules d’extrême droite ont tenté de s’introduire dans la tribune Boulogne, sans réellement parvenir à faire adhérer les autres supporters à leur cause. En septembre 1993, une dizaine de militants du Parti nationaliste français et européen (PNFE) tentèrent de distribuer des tracts en faveur d’une « France blanche » dans la tribune, mais les « anciens » (Commandos pirates Paris, CPP) s’y opposèrent. 

La tribune Boulogne fut fortement impactée par la dissolution des Boulogne Boys (première association créée dans la tribune) après l’affaire de la banderole anti-Ch’tis déployée le 29 mars 2008 au Stade de France lors de la finale de Coupe de la Ligue entre le PSG et Lens. 

« Pédophiles, chômeurs, consanguins : bienvenue chez les ch’tis »

Le football, pain béni pour la fachosphère 

Si le FN a fermement réfuté entretenir des liens avec les hooligans de la tribune Boulogne, le parti créé par Jean-Marie Le Pen n’hésite cependant pas à utiliser le football à des fins politiques. Et les médias alternatifs d’extrême droite formant la « fachosphère » (Fdesouche, Altermedia…) non plus. Ceux-ci reprennent les codes des sites d’information tout en pratiquant abusivement la reprise d’articles parus dans d’autres médias, les sélectionnant avec soin et les réadaptant très légèrement pour qu’ils collent à leur propos.

Cela permet de faire fonctionner ces sites sans de gros besoins de main-d’œuvre, et de publier à un rythme très rapide. La « fachosphère » est donc attractive par son caractère dissident, non-institutionnel et « anti-système ». Utiliser le football est donc une aubaine pour elle, car son discours rejoint parfaitement celui de certains hooligans d’extrême droite, qui dénoncent le « foot-business », et l’impact du système capitaliste qui, selon eux, enlève « l’amour du club », mais qui entache surtout la vision belliqueuse et viriliste du football, caractéristiques des hooligans.

La principale stratégie de communication des groupes ou sites Internet de la « fachosphère » peut être définie par une forme de « gramscisme numérique », une édulcoration et une banalisation des thèses de l’extrême droite sur internet, afin de les rendre acceptables auprès de l’opinion publique. Par conséquent, pour sensibiliser le plus de personnes possibles, parler en France d’un sport pratiqué par près d’un habitant sur 30 est loin d’être incohérent. De ce fait, que ce soit le FN/RN ou les médias alternatifs, personne à l’extrême droite ne manque l’occasion de parler de ballon rond. Au-delà d’affaires (affaire de la sextape, affaire Zahia) qui sont passées de la vie privée à des enjeux de débats nationaux mêlant islam et/ou immigration, la très grande majorité des articles sur ces sites a pour thème l’islam radical, l’immigration afro-maghrébine et/ou les banlieues. De quoi constituer une véritable bulle de filtres autour de l’insécurité et du danger terroriste.

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