Flamengo-Vasco, Classico et lutte des classes

Les équipes marketing de Flamengo tentent de cacher un passé obscur. Autoproclamé « équipe du peuple », le club n’a pourtant pas toujours rempli son rôle populaire. Au contraire, ses fondateurs prônaient un fort éloignement vis-à-vis des couches inférieures de la société. Comment le club de l’élite bourgeoise de Rio de Janeiro, qui refusait de faire jouer des personnes de couleur, est-il devenu le club des masses brésiliennes ?

Le passé obscur de Flamengo : l’opposition au foot pour tous

Le football au Brésil a d’abord été un sport réservé à l’élite du pays. Les loisirs étant incompatibles avec la dure routine du prolétariat brésilien, le sport, importé d’Europe, était dans un premier temps pratiqué au sein des couches sociales les plus élevées. Et si l’esclavage a été aboli en 1888 pour des raisons uniquement économiques, le darwinisme social connaissait son apogée. Internationalement sous-classée, en tant que « blancs de deuxième catégorie », l’aristocratie cherchait absolument à se distinguer des couches inférieures brésiliennes.

Flamengo n’a pas toujours porté les valeurs de la « populace brésilienne ». Au contraire, le club se revendiquait à ses débuts comme l’héritier de l’esprit aristocrate européen, digne de toute sa supériorité raciale. La gracieuse fleur de Rio de Janeiro, surnom du club, était respectée pour son élégance. Plus qu’un bon footballeur, un bon joueur de Flamengo devait être un bon danseur, toujours prêt à fréquenter les grands banquets de la bourgeoisie du sud de Rio.

Flamengo en 1922 (© Wikipédia)

Dans la périphérie de Rio, le club de Vasco da Gama a été créé en 1898 par des petits commerçants descendants de Portugais, alors que le football de la ville était dominé par l’élite. Contrairement à ses rivaux, le onze est alors composé de joueurs ouvriers illettrés, pour la plupart noirs ou métissés.

En 1923, Vasco débute de manière impressionnante en Première division de l’État de Rio et bat tous les autres clubs, remportant ainsi le championnat. Mais les bons résultats de l’équipe dérangent l’élite. En 1924, les quatre grands clubs de la ville, dont Flamengo, abandonnent le championnat, et fondent l’Association Métropolitaine. Vasco est invité, à condition que le club expulse douze de ses meilleurs joueurs, tous noirs et ouvriers, qui « ne présentent pas les conditions sociales appropriées à la pratique sportive ». Ils demandent à Vasco de constituer une équipe authentiquement portugaise, pour « montrer les véritables qualités de cette race séculaire ».

Face à cette situation, les dirigeants prennent une décision digne d’un club populaire. Ils refusent d’accepter les conditions racistes des autres clubs, renonçant ainsi à la participation au principal championnat de l’époque. L’épisode est connu comme la « Réponse Historique ».

Un an après, l’Association est obligée de faire machine arrière. Les recettes apportées par la foule qui accompagnait dans les stades les matchs de Vasco étaient beaucoup trop importantes pour être négligées. Encore une fois, seul l’argument économique pèse suffisamment pour que l’élite brésilienne accepte d’intégrer les joueurs noirs.

Même en évoluant dans l’élite du football brésilien, Vasco ne perd pas son identité. En 1927, le club décide de jouer dans une enceinte qui lui correspond. Le stade de São Januário est ainsi construit dans une banlieue industrielle, au nord de la ville, géographiquement à l’opposé du siège des autres clubs. Ce qui est alors le plus grand stade d’Amérique du Sud est financé grâce à un effort collectif, des représentants vascaínos visitant les commerçants et demandant de l’argent aux supporteurs.

C’est au São Januário que se joue la réconciliation entre le gouvernement brésilien et le Parti Communiste Brésilien (PCB). Après neuf ans de prison, Luis Carlos Prestes retrouve la liberté en 1945. Condamné pour avoir été le chef de la Révolte Rouge de 1935 (une tentative de révolution communiste), il est l’une des figures les plus importantes de la gauche brésilienne. Vasco lui prête alors son stade afin de célébrer sa première apparition publique. Le PCB affirme que Prestes voulait être écouté « depuis les gradins du stade qui a connu les premiers joueurs noirs et prolétaires du football brésilien ». Ainsi, le 23 mai 1945, près de 100 000 personnes sont présentes au São Januário, devenu symbole du prolétariat de Rio. Le discours coûte le mandat du président de Vasco, mis sous pression par le président Vargas. 

Discours de Luis Carlos Prestes au stade de São Januário (© Vasco)
La construction de l’identité brésilienne

Les élites rurales brésiliennes voyaient dans les relations de dépendance économique vis-à-vis de l’Europe une situation confortable. Un siècle s’est écoulé depuis l’indépendance formelle en 1822, mais le pays ne se modernise pas.

À la suite du coup d’État de 1930, Getúlio Vargas arrive au pouvoir, dans un contexte européen de repli nationaliste. Le pays est donc obligé de passer par un rapide processus d’industrialisation pour satisfaire ses besoins économiques. La société et ses valeurs évoluent, et la figure socialement valorisée de l’ouvrier industriel émerge. La vielle aristocratie blanche doit faire de la place à la culture ouvrière.

C’est également l’époque de la massification de la radio. Ainsi Vargas, avec l’appui de l’élite intellectuelle, s’engage dans le processus de création d’une identité brésilienne. Les manifestations culturelles populaires, auparavant condamnées, comme la capoeira, la samba et le football, deviennent patrimoine immatériel de l’ethos brésilien. 

Dans les années 30, Flamengo devient un produit marketing, avant même que ce dernier ne soit inventé. Le président du club voit dans la massification du football une manière d’augmenter ses recettes. Il profite de sa bonne relation avec le propriétaire du journal O Globo, le plus important du pays, pour changer l’image de son équipe dans l’imaginaire collectif des brésiliens. Flamengo est donc le premier club à s’approprier le discours officiel nationaliste dans ses campagnes publicitaires, attirant la sympathie du dictateur et des intellectuels de l’époque. En 1937, pour se défaire de son image de club de l’élite blanche du pays, Flamengo achète les trois principaux joueurs noirs de l’équipe nationale brésilienne. 

Couverture du journal O Globo, 1937.

Ainsi, les efforts du club changent le profil social de ses supporters. Le football en tant que sport des masses s’invente en même temps que se redéfinit le public de Flamengo. Les radios nationales, toutes concentrées à Rio de Janeiro, retransmettent pour toute la population brésilienne les matchs de l’équipe, faisant d’elle, aujourd’hui encore, la plus populaire du pays et effaçant tout son passé élitiste.

Timbre officiel de la Campagne “Enfant Flamenga”, promue par le “Jornal dos Sports” de 1937.
« Le vautour comme mascotte, la favéla comme maison et le pauvre comme supporter » 

Sur les terrains, l’équipe n’impressionne pas. Une raison de plus pour attribuer sa popularisation à une brillante campagne marketing, liée à la construction d’un sentiment national. Et, finalement, lorsque le club remporte le championnat de Rio en 1939, après douze années de disette, c’est la première célébration sportive populaire dans les rues de la capitale, avec le consentement du président et l’approbation des médias. Ce Flamengo de 1939 n’est alors en rien comparable avec celui de 1927, date du dernier titre. Le club de l’élite blanche est devenu le représentant des masses sur les terrains.

La popularité de l’équipe est telle que Flamengo est omniprésent dans l’art populaire. Au cinéma parait « Alma e Corpo de uma raça »(« Âme et corps d’une race ») en 1938, un film sur une femme qui tombe amoureuse de deux joueurs du Flamengo, l’un métis et pauvre, l’autre blanc et aristocrate. Sous l’hymne national, le film se termine avec l’accomplissement d’une histoire d’amour, d’ascension sociale et de deux joyeux amoureux flamenguistas.

Le président de Flamengo signe le contrat du film « Alma e Corpo de uma raça », 1937, Jornal dos Sports
Être « Vascaino », c’est être Portugais

Vasco réunissait pourtant bien toutes les conditions pour devenir le club des masses. Cependant, ses origines beaucoup trop populaires ont pu justement intimider le président Vargas et l’élite pour permettre la popularisation du club. 

Et, si Flamengo est devenu le club des Brésiliens, il était évident que les médias entretiendraient tôt ou tard l’antagonisme en rappelant l’origine portugaise de Vasco. C’est ainsi que Vasco, et ses marqueurs identitaires portugais (même s’il n’a en aucune occasion souhaité être un club ethno-centré) est devenu le club portugais par excellence. Dans un contexte où l’anti-lusitanisme était particulièrement présent dans les couches inférieures, le club fut progressivement écarté par les masses.  

Cette image est bien sûr renforcée par les mêmes institutions culturelles que celles qui favorisent Flamengo. Les compositeurs de samba, majoritairement flamenguistas, participent fortement à la création de la rivalité entre les deux clubs. Si, dans l’imaginaire collectif, Flamengo est le club du travailleur brésilien, Vasco représente, par opposition, le patron portugais. Au fil du temps, l’antagonisme symbolique purement ethnique devient aussi classiste.

Dans sa célèbre chanson « Coisas do destino », le chanteur de samba , Wilson Batista creuse d’avantage les écarts entre les deux clubs  : « São coisas do destino, sou rubro negro, meu patrão é vascaíno »” (c’est le destin, je supporte Flamengo, mon patron Vasco). On assiste donc à une inversion historique, le club historiquement de banlieue devient symboliquement le club du bourgeois portugais. Vasco a donc perdu sa lutte dans l’imaginaire collectif, condamné à avoir quatre fois moins de supporteurs que son rival Flamengo. Aujourd’hui, lorsque Flamengo se prend un but, les vascainos chantent « silêncio na favela » (silence dans les favelas), méconnaissant l’histoire de leur rival mais surtout la leur.

Sources : 

Renato Soares Coutinho, Um Flamengo grande, um Brasil maior: o Clube de Regatas do Flamengo e a construção do imaginário político nacionalista popular (1933-1955)

MÁRIO FILHO. Histórias do Flamengo. Rio de Janeiro: Gernasa, 1946

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