France 2010, désastre footballistique et politique (1/2)

Désastre, scandale, humiliation, honte… Les qualificatifs n’ont pas manqué pour désigner le parcours catastrophique de l’équipe de France à la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud. Le 22 juin 2010, après sa défaite contre le pays hôte, c’est la tête basse que tout le groupe France s’est envolé pour Paris. Au-delà du terrain, cette triste épopée a pris une tournure dramatique dans les médias, et, par ricochet, dans le monde politique. Le mythe de l’équipe de France « black, blanc, beur » a laissé place à un groupe perçu comme étant composé de jeunes caïds millionnaires et nonchalants. De la main de Thierry Henry contre l’Irlande à la célébrissime grève de Knysna, tour d’horizon des multiples analyses, interprétations et conséquences de ce parcours chaotique. 

La main de Thierry Henry : la première étincelle

Le 18 novembre 2009, lors du match retour de son barrage face à l’Irlande, la France est menée (0-1) et doit absolument marquer durant la prolongation pour espérer se qualifier. À la 104èmeminute, tout bascule. Florent Malouda envoie un coup franc dans la surface de réparation, que William Gallas, monté aux avant-postes, transforme en but au terme d’une action confuse. Après visionnage du ralenti, les commentateurs, tout comme les téléspectateurs du monde entier, constatent que Thierry Henry s’amène le ballon de la main par deux fois avant de donner la passe décisive à Gallas qui qualifie son pays.

S’en suit alors un tollé de réactions dans les médias et dans le monde politique. De nombreuses personnalités influentes dénigrent rapidement cette qualification, perçue comme une « tricherie » ou un « vol », et qui ne doit en aucun cas représenter une fierté. Christophe Dechavanne, alors animateur télé sur TF1, s’exprime dans ce sens sur le plateau du Grand Journal de Canal +. Son coup de gueule est alors très représentatif de l’opinion générale dans le paysage politico-médiatique français.

« Je me demande juste dans quel pays on vit. On m’explique que la France est une terre d’asile, et la terre d’asile renvoie des Afghans en Afghanistan au risque qu’ils se fassent buter. On voit qu’un voleur de fourgons blindés est traité comme un héros. Et je vois hier soir à la télévision devant des millions de gens une tricherie monumentale. Je vois un entraîneur qui saute de joie, je vois le président de la fédération qui l’enlace pour le féliciter. Je vois le président de la République, qui est garant de nos institutions, et qui porte les valeurs morales, sacrément même, et qui prononce la phrase ‘La France a fait quelque chose de beau’. Je ne sais pas dans quel pays je vis et je ne sais pas ce que je peux expliquer à ma fille quand je lui dis qu’il ne faut pas voler un Carambar… » 

Le premier surpris par ce déferlement de critiques n’est autre que le sélectionneur de l’époque, Raymond Domenech. Peu avant le début de la compétition, il n’hésite pas à analyser ce mouvement de contestation populaire en le comparant avec la foule dans un stade.

« Je me souviens d’avoir expliqué comment fonctionnent les foules, en m’inspirant des écrits du sociologue Gustave Le Bon. La foule se nivelle par le bas. Dans un stade, on voit des types en costume-cravate se métamorphoser. Trois individus s’infiltrent, lancent des slogans hostiles, et tout bascule. Je n’invente rien : ce genre de manipulation existe en politique. Pourquoi pas dans le foot ? Je me demande juste à qui profite le crime. »

Élus et responsables UMP, PS ou FN font conjointement part de leur dégoût suite à cette qualification, certains allant même jusqu’à demander de rejouer le match contre l’Irlande. François Bayrou, député centriste du MoDem, déclare ainsi que « dans un monde idéal, il faudrait rejouer le match ». Le comble de la dénonciation systémique reste la réaction de Jérôme Cahuzac, alors maire de Villeneuve-sur-Lot et mis en examen à partir de 2012 pour fraude fiscale, qui déplore suite au match contre l’Irlande qu’il règne en équipe de France « l’individualisme, l’égoïsme, le chacun pour soi », avant d’affirmer que « la seule échelle de valeur de la réussite humaine » est « le chèque touché en fin de mois».

L’affaire Zahia : sexe, mensonges et ballon rond

En avril 2010, trois mois avant le début de la Coupe du monde, Karim Benzema et Franck Ribery sont mis en examen par la justice pour « sollicitation de prostituée mineure » : ils auraient eu des relations sexuelles avec Zahia Dehar, une escort-girl, en mai 2008 et en avril 2009, alors qu’elle était encore mineure. Ils seront finalement relaxés quatre ans plus tard par la chambre correctionnelle de Paris. D’un autre côté, cinq personnes seront condamnées pour proxénétisme, notamment Abousofiane Mostaïd, accusé d’avoir servi d’entremetteur entre les joueurs et la call-girl.

Cette affaire, durant la période précédant la Coupe du monde, est d’abord considérée comme une « affaire de mœurs », c’est-à-dire un comportement sexuel non conforme aux normes sociales. Mais comme elle concerne deux personnalités influentes, non seulement médiatiquement mais surtout dans le monde du football français, avec ses enjeux politiques, économiques et sociaux propres, l’affaire de mœurs s’est immédiatement transformée en affaire politique. 

Cette politisation de l’affaire Zahia est caractérisée par un premier débat tendu au sein de la classe politique : un joueur de football peut-il porter le maillot de l’équipe de France alors qu’il est mis en examen ? Pour Roselyne Bachelot, Ministre de la Santé et des Sports, ainsi que Rama Yade, secrétaire d’État chargée des Sports, il n’est pas concevable d’accepter qu’un joueur mis en examen porte le maillot bleu. Daniel Cohn-Bendit, alors député du groupe EELV à l’Assemblée nationale, rétorque qu’il est de notoriété publique que « les footballeurs vont au bordel ». Face aux proportions que prend l’affaire, la jeune femme écrit une lettre à Raymond Domenech, reçue le 6 mai et postée par L’Express cinq jours après. Cette lettre arrive juste avant la publication de la liste des 23 joueurs retenus pour la Coupe du monde. Elle lui demande de ne pas prendre en compte de cette histoire dans le choix des joueurs. Qu’importe, puisque le sélectionneur décide de se passer des services de Benzema pour le Mondial. Un choix qui peut être considéré comme politique, mais également explicable sportivement. En effet, pour sa première saison sous les couleurs du Real Madrid, l’ex-Lyonnais connaît quelques difficultés et se trouve derrière Gonzalo Higuain dans la hiérarchie des attaquants.

La Fédération française de football, elle, ne prend pas de sanctions, contrairement à ce qu’ont pu faire d’autre fédérations dans des affaires du même type. En juin 2011, avant la Copa América, des joueurs mexicains sont ainsi suspendus six mois par leur propre fédération après avoir eu recours à des prostituées. En revanche, l’image de l’équipe de France est dégradée. Le journaliste Fabrice Jouhaud publie dans L’Équipe le 11 juin, jour du premier match des Bleus contre l’Uruguay, un article intitulé « Audace », avec une énième phrase piquante à l’attention des joueurs de l’équipe de France, pour appuyer le début du sentiment de détestation du peuple à l’égard des joueurs : « Ces joueurs ne font rêver personne, à part quelques enfants à qui l’on n’ose pas révéler que le Père Noël s’appelle Zahia ».

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