Irak-Iran, faux frères en exil

Après avoir connu un conflit très violent entre 1980 et 1988, l’Iran et l’Irak tentent de reconstruire leurs relations diplomatiques et commerciales, notamment à travers le sport. Opposées dans le cadre des éliminatoires de la Coupe du Monde 2022, les deux sélections n’ont pas le droit à l’erreur. Sportivement d’abord, car une défaite pourrait s’avérer préjudiciable pour le favori iranien dans la course au Mondial. Politiquement également, car cette rencontre se déroule dans un climat particulier, et surtout sur terrain neutre, en Jordanie.

Ce jeudi, un match à l’histoire géopolitique forte aura lieu entre deux États voisins mais rivaux : l’Irak et l’Iran. Pour rappel, un conflit très sanglant a opposé ces deux pays du Proche-Orient entre 1980 et 1988. À l’origine de cette guerre, les conflits religieux entre l’Irak, dirigé par les forces sunnites regroupées autour de Saddam Hussein, et l’Iran qui, au sortir de la révolution islamique de 1979, est dirigé par l’ayatollah Khomeini. Ces intérêts religieux mais également économiques conduisent les deux pays à se livrer une guerre sans merci, tuant plus de 600 000 personnes en huit ans selon l’historien Pierre Razoux. Au sortir de ce terrible combat, l’heure du bilan pose question. Les deux États apparaissent meurtris. Chacun comptabilisent des pertes humaines relativement similaires, et leurs économies respectives sont très impactées par cet évènement.

Une normalisation des relations temporaire

Malgré un cessez-le-feu en 1988, les relations entre Téhéran et Bagdad restent tendues jusqu’à la chute de Saddam Hussein, en 2003. Depuis, à la faveur de l’installation à Bagdad d’un pouvoir dominé par des dirigeants chiites qui ont souvent vécu en exil en Iran, la République islamique a étendu son influence chez son voisin et soutient désormais de nombreux partis et groupes armés irakiens.

 

Saddam Hussein (à gauche) et l’ayatollah Khomeiny (à droite). © Lamezia

 

Ces dernières années, Téhéran a joué un rôle capital face à l’organisation État islamique, qui avait pris le contrôle de larges pans du territoire irakien. Cet engagement aux côtés de l’État irakien a fortement renforcé les coopérations entre les deux frères ennemis, peut-être même trop puisque l’Iran est parfois accusé par son voisin d’ingérence politique. D’un point de vue économique, les relations entre les deux pays sont également assez importantes malgré les mises en garde des États-Unis. L’Iran, deuxième fournisseur de l’Irak pour des produits allant de l’électroménager aux légumes en passant par les voitures et le gaz, souffre du rétablissement des sanctions de Washington après le retrait unilatéral américain de l’accord sur le nucléaire de 2015. Parallèlement, Washington ne cesse d’appeler Bagdad à diversifier ses fournisseurs en faisant pression pour que les Irakiens restreignent leur coopération commerciale et politique avec Téhéran.

Cette coopération entre les deux pays, récente sur les plans politique et économique, l’est en revanche beaucoup moins du côté des terrains. Les sélections se sont rencontrées à 28 reprises depuis 1962, avec un bilan favorable aux Iraniens qui l’ont emporté quinze fois. Cette affiche ressemble à un classique de la Coupe d’Asie, puisque les deux équipes ont été opposées dans le cadre de cette compétition en 1972, 1976, 1996, 2000, 2011, 2015 et 2019 ; le match proposé en 2015 étant resté dans les annales, l’Irak arrachant sa place en demi-finale aux tirs au but au terme d’un match spectaculaire (3-3 après prolongations).

Un choc dans l’œil d’Amman

Sur le papier, le match entre ces deux sélections peut paraître déséquilibré. Après avoir participé aux Coupes du Monde 2014 et 2018, l’Iran, première nation asiatique au classement FIFA (27ème mondiale) et emmené par le sélectionneur belge Marc Wilmots, semble a priori favori, face à un adversaire sans grande référence au niveau international. Cependant, les résultats du groupe C dans lequel sont opposées les deux sélections montrent bien que la réalité du terrain est quelque peu différente. En plus de compter un enjeu géopolitique très important, cette rencontre peut s’avérer décisive dans l’optique de la qualification à la Coupe du Monde 2022. Favorite du groupe mais défaite à Bahreïn, la sélection iranienne n’a plus le choix et ne peut se permettre de perdre le match, sous peine de voir sa route pour le Qatar barrée dès la deuxième phase de qualifications.

 

Le classement du groupe C. Le premier ainsi que les 4 meilleurs deuxièmes (sur 8 groupes) se qualifient pour la phase suivante. © L’Équipe

 

Pour autant, un handicap de taille se dresse devant l’équipe d’Irak à l’heure de disputer ce match très important. En effet, le pays connaît depuis le 1eroctobre une période agitée, marquée par d’importantes manifestations populaires contre le gouvernement au pouvoir, jugé « corrompu et à la solde de l’Iran ». Selon un dernier bilan, la forte répression policière a causé la mort de plus de 300 personnes. Au vu du contexte, la FIFA a empêché l’Irak de recevoir ce match à l’intérieur de ses frontières et a contraint la Fédération d’organiser la partie à Amman, en Jordanie. Un handicap sportif pour les joueurs irakiens qui seront toutefois soutenus à distance par leurs supporters. « D’habitude, on a toujours nos dirigeants dans le viseur, mais le soir du match, on regardera vers Amman et on visera l’équipe de foot d’Iran », affirme ainsi un manifestant au micro de l’AFP. Car l’une des revendications principales des manifestants concerne également l’influence politique jugée excessive de l’Iran en Irak. Ainsi, certains d’entre eux ont tenté d’incendier le consulat iranien de Kerbala, à quelques encablures de Bagdad. Preuve de l’importance capitale que revêt ce match pour les Irakiens : un écran géant diffusera le match sur la place Tahrir, point central sur lequel se retrouvent chaque jour les militants anti-gouvernement. Bien plus qu’un simple match de football…

 

 

 

Elio Bono

Papa de la famille FootPol. Amateur d'Italie, de bonne nourriture, de balle ovale et d'Espagne.

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