Kirghizstan-Tadjikistan, au nom de la frontière

Pour le dernier tour d’horizon de notre semaine spéciale Géopolitico, cap sur l’Asie centrale. Foyer de conflits sur fonds de découpages frontaliers inexacts et partages de ressources naturelles inégaux, cette zone qui faisait autrefois partie de l’Union Soviétique a offert un match géopolitique entre le Kirghizstan et le Tadjikistan (1-1) décisif dans le cadre des éliminatoires au Mondial 2022.

Le match qui s’est déroulé ce mardi 19 novembre entre le Kirghizstan et le Tadjikistan (1-1) vous a sans doute échappé, et c’est bien dommage. S’il n’était pas le plus attirant sur le papier, cet affrontement entre les deux États frontaliers d’Asie centrale comportait un véritable enjeu sportif dans le groupe F des éliminatoires à la Coupe du Monde 2022. Avec ce match nul, le Kirghizstan, pourtant favori, n’a pas distancé le Tadjikistan, et la lutte pour la deuxième place du groupe, derrière l’intouchable Japon, entre les deux adversaires du jour et la Birmanie promet d’être serrée.

Une qualification kirghize ou tadjike pour le Mondial serait historique, puisque qu’aucun de ces pays n’a déjà pris part à la plus prestigieuse des compétitions. On en est actuellement encore loin, et ce nul semble être un véritable coup d’arrêt pour le Kirghizstan, pourtant en progrès ces dernières années. 94èmeau classement FIFA, le pays a participé pour la première fois à la Coupe d’Asie des Nations en janvier dernier aux Émirats arabes unis, bénéficiant de l’élargissement du format de compétition de 16 à 24 sélections. Les Kirghizes ont fait mieux que résister, en passant la phase de poules et en tenant tête au pays organisateur et futur demi-finaliste en huitièmes de finale (2 à 3 après prolongations).

Le classement du groupe F. Pour rappel, le premier et le deuxième (en fonction de son nombre de points) sont qualifiés pour le troisième tour. (© Matchendirect)

De leur côté, les Tadjiks n’ont jamais disputé la moindre compétition internationale, et ce nul obtenu chez leurs voisins leur permet de conserver d’importantes chances d’y croire. Il faut dire que le Tadjikistan, comme le Kirghizstan, est indépendant depuis 1991. Il a effectué sa première campagne d’éliminatoires à une grande compétition en 1998, à cause d’une guerre civile qui s’est déroulée entre 1992 et 1997.

Deux États sans réelles frontières fixes

Les deux États d’Asie centrale ont vu le jour suite à l’éclatement de l’Union Soviétique. Il est intéressant de noter que, contrairement à d’autres pays comme l’Ukraine ou la Biélorussie, le Tadjikistan et le Kirghizstan n’ont jamais existé en tant que tels avant la chute de l’URSS. 

Avant le XIXèmesiècle, le Tadjikistan actuel était un territoire sans réel pouvoir administratif, abritant des peuples persanophones. Il en allait de même pour le Kirghizstan, contrôlé successivement par plusieurs grandes dynasties locales. Au milieu de ce siècle, les deux territoires sont tombés entre les mains de l’Empire Russe, puis de l’URSS lors de sa création en 1922. À cette époque, Staline décida de découper son territoire en républiques socialistes soviétiques selon les « nationalités » présentes dans chaque région. Ainsi, le Tadjikistan en 1929 puis le Kirghizstan en 1936 devinrent des entités à part entière de l’URSS.

Le découpage de leurs frontières résultait des localisations géographiques des peuples Kirghiz et Tadjik. Or, celui-ci posa problème dès le départ. Les Kirghizes eurent droit à un territoire bien plus grand que leurs voisins, et ce alors qu’ils étaient bien moins nombreux. Ce découpage n’a aujourd’hui pas beaucoup évolué, et donne un cas de figure assez incompréhensible : près de 9 millions de personnes résident au Tadjikistan, territoire de 145 000 km2, tandis que le Kirghizstan, plus grand (200 000 km2), est peuplé de seulement 6 millions d’habitants. 

La frontière entre le Kirghizstan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan (© France Info)

Le tracé des frontières, directement inspiré des modèles coloniaux européens, reste contestable. Le peuple Kirghize (à ne pas confondre, donc, avec la population du Kirghizstan) est aujourd’hui composé d’environ 4,5 millions de personnes, presque tous regroupés au Kirghizstan. Les Tadjiks sont quant à eux environ dix fois plus nombreux, mais surtout présents en Afghanistan, pays dans lequel ils représentent 42% de la population totale. La raison de d’une telle disparité du peuple Tadjik est en partie due à la violence particulière dont usèrent les autorités russes lors de la colonisation au XIXèmesiècle, poussant une grande partie des autochtones à émigrer vers le Sud, dans l’actuel Afghanistan donc. 

Malgré les frontières communes de leurs territoires, les peuples Tadjiks et Kirghizes sont très différents. Les Kirghizes sont de langue turque, tandis que les Tadjiks parlent un persan écrit en alphabet arabe ; avant d’être obligés par Staline d’adopter une écriture cyrillique, encore utilisée aujourd’hui dans les deux pays.

Une zone de conflits

Les différences ethniques entre les peuples et le traçage incomplet de leurs frontières est toujours source de conflits. L’enclave de Vorukh, située géographiquement au Kirghizstan mais appartenant au Tadjikistan – et de population tadjike – est au centre de ces tensions. Les revendications kirghizes de ce petit territoire peuplé de 34 000 habitants sont insistantes, à tel point que la seule route reliant Vorukh au reste du territoire tadjik est souvent bloquée, laissant les habitants de l’enclave livrés à eux-mêmes et souvent sans ravitaillement.

Les gardes-frontières tadjiks à la frontière de l’enclave de Vorukh (© RFE/RL)

Pire, le site Novastan.org, spécialisé sur l’Asie centrale, relève que près de la moitié des frontières entre le Tadjikistan et le Kirghizstan ne sont pas encore correctement délimitées. Des tensions entre garde-frontières éclatent régulièrement, ce qui rend le contrôle des mouvements extrêmement difficile. Ainsi, les entrées de trafiquants de drogue et de terroristes islamistes sur les territoires sont de plus en plus fréquentes.

Dans ces conditions, le match de foot qui vient de se dérouler peut-il avoir un réel impact sur les relations entre les deux pays ? Pas sûr, d’autant qu’une rencontre Tadjikistan-Kirghizstan est loin d’être exceptionnelle. Dans leur récente histoire footballistique commune, les deux équipes se sont affrontées à treize reprises en comptant le match de cet après-midi, avec un bilan favorable au Tadjikistan. Mais la roue semble avoir tourné en faveur des Kirghizes, en dépit du nul concédé cet après-midi. Il faut dire que les instances nationales prennent le développement du football très au sérieux, puisqu’ils ont décidé il y a quelques années d’instaurer un grand processus de naturalisation de joueurs étrangers afin de renforcer la sélection. Le football pourrait ainsi devenir une réelle arme politique dans le but de placer le Kirghizstan sur la carte du monde. Même sans frontières fixes.

Elio Bono

Papa de la famille FootPol. Amateur d'Italie, de bonne nourriture, de balle ovale et d'Espagne.

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