La démocratie corinthiane contemporaine : un mythe ?

L’histoire est sans doute noble. Plus que des athlètes, les joueurs des Corinthians ont été de véritables combattants en faveur de la démocratie et de la liberté. Mais, sans tomber dans un romantisme culturel qui ferait de tout corinthiano un activiste des droits de l’homme, quel serait l’héritage du mouvement dans un contexte politique de menace autoritaire, avec Bolsonaro au pouvoir ?

Démocratie au foot, dictature à Brasilia

Pendant les années 1980, la dictature brésilienne est dans une situation économique difficile. L’inflation dépasse les 100% par an, et l’endettement de l’État a été multiplié par 15 depuis la mise en place du régime. L’année 1979 marque le début d’une période de contestations politiques. L’opposition gagne en force. Les militaires se voient obligés d’accepter le retour du pluripartisme, le Parti des Travailleurs est créé. Cette même année, une grève générale réunit plus de 170 000 travailleurs au ABC, une zone industrielle proche de São Paulo.

Au même moment, au sein du célèbre club de football du Corinthians règne la crise. Descendu en Serie B, ses dirigeants décident d’un changement radical : l’autogestion. Ils rompent avec la structure verticale, où le président et l’entraineur prennent toutes les décisions. Avec la nouvelle démocratie interne, tous, joueurs et employés, s’expriment grâce au vote. La composition de l’équipe pour les matchs, l’achat de nouveaux joueurs, ou encore les jours d’entrainement sont décidés collectivement.

Le football cesse d’être l’opium du peuple

Les joueurs de football étaient jusqu’à présent mis à l’écart de la sphère politique. Mais, très vite, la démocratie interne du club se transforme en une mission également politique. À ce stade nait la première opposition politique à la dictature, au sein du sport. Le Corinthians joue un rôle fondamental dans la politisation des masses. Les joueurs participent à de nombreuses manifestations populaires contre le régime. Mais ils profitent également de la couverture médiatique des matchs pour passer le message.

Socrates, joueur et chef du mouvement, célébrait ses buts,avec le poing levé, symbole de sa résistance au régime. En 1982, l’équipe défie la censure en imprimant sur le dos de leurs maillots « Dia 15 Vote », une campagne incitant les gens à voter pour l’opposition lors des élections de gouverneur.

Lors de la finale du championnat de 1983, les joueurs du Corinthians rentrent sur le terrain avec une banderole en soutien à la démocratie « Ganhar ou perder, mas sempre com democracia » (Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie). Plus de 80 000 supporteurs observent la manifestation politique depuis les gradins.

L’influence du mouvement est telle que les principaux joueurs (Socrates, Wladimir et Casagrande) sont secrètement fichés et observés par les militaires.

Diretas já : Un échec constructif et l’inévitable fin de la dictature

Après l’ouverture progressive du régime à d’autres partis et à l’élection de gouverneurs, l’opposition gagne de l’espace au sein même du Congrès. Un projet d’amendement constitutionnel pour des élections présidentielles est prévu, et la population sort dans les rues pour réclamer le retour de la démocratie au Brésil. La première manifestation de São Paulo se déroule fin 1983 devant le stade Pacaembu, où jouait le Corinthians. Cinq mois plus tard, plus d’un million et demi de personnes se réunissent, soit plus d’un sixième de la population de la ville. Socrates et ses coéquipiers, leaders du mouvement, prennent la parole lors des discours politiques.

Des milliers de personnes se déplacent vers Brasilia pour accompagner le vote. Le parti des militaires, majoritaire au Congrès, organise un boycott. Certains défient les orientations centrales du parti et votent en faveur des élections, mais ce n’est pas suffisant. Le projet obtient une majorité, mais pas absolue. Il manque 20 voix. Un résultat auquel la société civile ne s’attendait pas. L’élection directe ne passe pas, le prochain président ne sera pas élu par le peuple.

Au football, c’est également la fin de la démocratie corinthiane, Socrates part jouer à la Fiorentina à l’été 1984. Cependant, le mouvement participe à l’enracinement de la culture démocratique, et la fin de la dictature, actée en 1985, approche.  

La démocratie corinthiane moderne : une réalité ?

L’élection de Bolsonaro lors des dernières élections présidentielles représente une vraie menace d’un retour d’un régime autoritaire au Brésil. Ses propos polémiques sur la torture et le retour de la dictature appellent l’opposition à défendre la démocratie, dans la société civile comme dans les terrains de football.

Rejet de Bolsonaro par les ultras : bastions de la tradition

Les ultras sont souvent les garants de la tradition des clubs, face à la commercialisation croissante du football. La principale torcida (l’équivalent sud-américain des ultras) du Corinthians, les « Gaviões da Fiel », a été créée en 1969 pendant la dictature. Les premiers membres ont souvent fait face à la répression policière et se sont battus pour la démocratie, comme les joueurs. Ainsi, un mois avant la dernière élection présidentielle, le président de la Gaviões publie un communiqué contre Bolsonaro et invite ses partisans à quitter la torcida : « Gavião não vota em Bolsonaro » (un Gavião ne vote pas pour Bolsonaro). Cette prise de position est contestée par une partie des supporteurs, mais est cohérente avec l’histoire du club. À São Paulo, les fans du Corinthians sont alors les premiers (et les seuls) à s’opposer de manière ferme à Bolsonaro. La torcida de Palmeiras, principal rival de l’équipe, décide de ne pas prendre parti, alors qu’une fois élu Bolsonaro rend visite à leur stade.

Si football et politique restent strictement liées, les gradins plus que les terrains sont les protagonistes de la politisation du football.

Renaissance d’un collectif « Democracia Corinthiana »

Au-delà de l’engagement ponctuel de la Gaviões, des supporteurs créent le collectif « Democracia Corinthiana ». Il est fondé en 2016 après la destitution de Dilma Roussef, évoquant des menaces « fascistes », pensant sur la démocratie brésilienne. Le collectif tente de se populariser et de promouvoir les valeurs de l’ancien mouvement des années 80. Ils s’opposent publiquement au gouvernement de Bolsonaro et s’engagent dans de différentes manifestations.

Officiellement, des allusions timides au mouvement

Au niveau de l’institution « Corinthians », la situation est évidemment bien plus délicate. Même si l’actuel président du Club a été député du Parti des travailleurs, le club n’a pas de positionnement politique officiel. Une stratégie commerciale logique dans un contexte de financiarisation du football. Ils font malgré tout certaines allusions timides au mouvement de la démocratie corinthiane, en étant notamment le seul grand club du Brésil à appeler à un vote conscient pour le premier tour de 2018.

Lors de l’anniversaire du coup d’État militaire de 1964, célébré par le noyau politique du gouvernement actuel, le club rend hommage dans ses réseaux sociaux à Socrates. Parmi les 20 clubs de la première ligue brésilienne, seulement Bahia, Vasco et Corinthians profitent de l’occasion pour critiquer la dictature, trois clubs historiquement proches des masses.

Les relations entre le président et le club sont de plus en plus distantes. Bolsonaro critique l’équipe, l’accusant d’avoir été impliqué dans des scandales de corruption liés au Parti des travailleurs. En août, un supporter du Corinthians a été expulsé du stade par la police, après avoir manifesté verbalement contre le président Bolsonaro. Un épisode inédit puisque de nombreuses manifestations contre Dilma Rousseff ont eu lieu dans les stades, sans jamais donner lieu à des interventions policières. En réaction, le club condamne l’action des autorités, la qualifiant d’atteinte aux libertés individuelles. Pour exprimer son insatisfaction, le Corinthians invite le supporteur à regarder un match depuis les loges.

Socrates est mort, Vive Socrates?

Si l’héritage de la démocratie corinthiane peut être nuancé à cause d’un faible engagement de l’institution Corinthians, nous pouvons véritablement remettre en question sa pertinence lorsque des joueurs, représentants les plus visibles du club, profitent de leur reconnaissance sociale pour promouvoir la candidature de Bolsonaro, sans aucune réaction apparente de la part du club. Jadson, notamment, affiche son soutien de manière très précoce. En 2017, il déclare avoir l’intention de voter pour Bolsonaro, avant même l’annonce officiel de sa candidature. À cette époque, ses prises de position en faveur de la torture étaient déjà connues du grand public. Avant l’élection présidentielle, le joueur Roger a également également exprimé son soutien, en publiant une photo où il pose à côté de Bolsonaro. Vivement critiqué par les supporters, il l’efface. Un positionnement qui sans doute choquerait Socrates.


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